William Kentridge : l’absurde pour illustrer l’apartheid et la colonisation
William Kentridge : l’absurde pour illustrer l’apartheid et la colonisation
L’exposition bruxelloise consacrée à l’artiste sud-africain offre un parfait reflet de la puissance d’une œuvre qui touche à de multiples domaines, du dessin aux découpages, en passant par des films d’animation ou la fabrication d’objets aussi étranges que fascinants.
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William Kentridge traverse l’écran de droite à gauche dans une posture comique, les bras croisés, accentuant son lever de jambes, suivi par son double, courbé, les mains dans les poches. Et voici ces deux personnages rieurs repassant en sens inverse. Ces scènes cocasses renvoient à un tableau où il est représenté en deux exemplaires se courant l’un après l’autre. Une œuvre titrée Celui qui a fui son destin. Sur un nouvel écran, trois William Kentridge debout derrière leur table de travail saluent à tour de rôle de manière solennelle et appuyée. C’est dire que cet artiste sud-africain ne manque pas d’humour. L’exposition, dont l’affiche le montre de dos contemplant un cheval sur lequel il est lui-même juché, s’intitule I am not me, the horse is not mine (Je ne suis pas moi, le cheval n’est pas à moi).
DADA ET UBU
« Le monde est fou à lier, déclare-t-il, et le décrire en termes cartésiens rationalistes nous fait souvent passer à côté de quelque chose : on le simplifie, on le déforme et on le modifie. L’absurde s’apparente à une forme de réalisme. Lorsque le monde lui-même est irrationnel, le décrire rationnellement peut être trompeur. L’absurde pousse une logique imparfaite à l’extrême, révélant ainsi ses contradictions sous-jacentes. C’était le cas du système de l’apartheid, à la fois méticuleusement organisé et fondamentalement absurde. Je m’intéresse à cette approche depuis mon plus jeune âge pour aborder la complexité de la réalité contemporaine. On le voit clairement chez Dada, Kafka, Gogol et d’autres. »
Son “auto-ironie” rappelle deux de ses influences majeures : Dada, mouvement subversif politique et poétique né à Zurich en 1916 de la contestation de la Première Guerre mondiale, et le personnage d’Ubu Roi créé par Jarry à la fin du XIXe siècle, image d’un pouvoir absurde, grotesque et délirant, sinon monstrueux. Qui, chez le natif de Johannesbourg, est devenu le symbole de la politique ségrégationniste de son pays et de toutes les folies totalitaires. À l’époque où il a commencé sa carrière d’artiste, le combat contre le régime de l’apartheid était à son apogée. Enraciné dans le contexte de l’Afrique du Sud, son art est dès lors marqué par un profond engagement politique et social, mais aussi poétique. Au-delà, elle livre une réflexion critique à multiples niveaux sur l’histoire de l’humanité, notamment la colonisation des pays africains par les nations européennes, telle celle, « désastreuse », du Congo par Léopold II.
ESPACE MENTAL
Ce n’est pas la première fois que William Kentridge est mis à l’honneur à Bruxelles. En 1995, il a présenté Faustus in Africa à l’invitation de Frie Leysen dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts et, trois ans plus tard, Bozar, déjà, a fait sa première exposition institutionnelle en Europe. Et en 2005, Bernard Foccroule lui a confié la mise en scène à la Monnaie de La Flûte enchantée de Mozart. Comme premier “Grand invité” du musée bruxellois, il fait écho à “Reassembling”, le fil conducteur de sa nouvelle saison. « À une époque marquée par la guerre, la propagande et des visions du monde de plus en plus fermées, Bozar propose l’espace ouvert de la musique, des images, des performances et des récits comme lieu où vivre l’art collectivement et imaginer d’autres mondes », commente son directeur, Christophe Slagmuylder.
En ce sens, le choix de William Kenbridge est impeccable, tant son œuvre est multiple, touchant à tous les domaines de la création : peinture, dessin, sculpture, maquettes, collages, vidéos, animations, installation…, comme on peut s’en rendre compte en visitant l’exposition. Le parcours s’ouvre et s’achève par des salles qui évoquent l’esprit de son atelier à Johannesburg où il travaille quotidiennement. Et où il donne un sens au monde. Il s’agit, pour lui, d’un espace mental, celui de la pensée en action où se télescopent les formes, les images et les sons et où l’improvisation est reine.
« Au départ, explique-t-il, l’atelier était l’espace où je réalisais des dessins. À force de modifications et d’effacements, ils se sont transformés en animations. J’ai ensuite collaboré avec la Handspring Puppet Company, et nous combinions mes animations avec leurs marionnettes. Soudain, les dessins ont pris une envergure à trois, voire quatre dimensions, grâce à la profondeur de la scène, sa hauteur et sa largeur, ainsi que sa durée. Au fil du temps, le dessin et le théâtre se sont confondus. L’atelier est devenu un lieu collectif de production et de révision en continu. »
VOYAGE MULTIFORMES
Construite sur une dizaine de salles, l’exposition n’est pas chronologique, pas thématique non plus, mais invite à voyager dans l’univers multiforme de William Kentridge au cours de ces quarante dernières années. Accueilli par un dessin d’Ubu qui occupe un mur entier, le visiteur peut admirer de superbes maquettes en carton grouillant de personnages en papier, avant de buter sur un gros nez blanc. Cette sculpture démesurée rappelle l’intérêt de l’artiste pour la nouvelle de Gogol, Le Nez, l’histoire d’un barbier qui essaie de se débarrasser d’un nez trouvé dans son pain tandis qu’un autre Saint-Pétersbourgeois fait tout pour retrouver le sien. Cet organe réapparaît à plusieurs reprises tout au long de l’exposition, notamment dans de drôles de petits films d’animation que l’on peut voir dans la salle suivante aux murs couverts d’écrans. On y assiste aux gesticulations d’un petit bonhomme fait de papier journal ou, en jeux d’ombre, à la progression lente de travailleurs qui semblent harassés.
Plus loin, un autre film particulièrement créatif prend comme point de départ le voyage, en 1941, du navire Capitaine Paul-Lemarle qui emmène ses passagers (dont André Breton ou Claude Lévi-Strauss) de Marseille à la Martinique. À cette traversée, Kentridge rattache intelligemment les atrocités de la colonisation et le nazisme. Son goût pour l’absurde s’y manifeste en outre par des personnages dont la tête est remplacée par des cafetières italiennes. Cet objet revient d’ailleurs à de nombreuses reprises, notamment dans un autre film animation où il évolue entre un gâteau et une cruche, avant d’être tous chassé par une vieille machine à écrire qui éjecte des feuillets qui finissent par tour ensevelir.
Dans cette exposition très riche par sa diversité et sa force, on peut également admirer plusieurs peintures aux tons ocres de formats variés, dont certaines très grandes, ancrées dans la réalité quotidienne sud-africaine. Ainsi que des installations et des objets aussi hétéroclites que fascinants qui témoignent des talents multiples et de la puissance imaginative de leur créateur.
Michel PAQUOT
I am not me, the horse is not mine, Palais des Beaux-Arts, rue Ravenstein 23, 1000 Bruxelles. Ma-di 07/03/27. 02/507.82.00 bozar.be/fr
