« Pèlerins de la Paix », d’Orval à Sarajevo
« Pèlerins de la Paix », d’Orval à Sarajevo
Parti d’Orval le 1er mai 2026, un groupe de pèlerines et pèlerins venus de Belgique s’est donné pour but d’atteindre Sarajevo. Ces hommes et femmes sont entrés dans la capitale bosniaque le week-end des 29 et 30 août 2026 après cent vingt et un jours de marche, neuf frontières traversées et près de deux mille kilomètres parcourus. Récit d’une espérance active et de ses métamorphoses.
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Le point de départ de cette aventure pédestre est une phrase de Gandhi : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde. » Les premiers pas de la communauté des pèlerins datent de fin octobre 2025. De cette marche pionnière, expérience fondatrice du projet, il est sorti un film inspirant – Pèlerins de la paix – qui, grâce à ses projections, a pu élargir le cercle des marcheurs pressentis. De ce périple de quatre mois à travers l’Europe, L’appel a rendu compte tout cet été au fil de cinq chroniques toujours visibles sur son site.
TISSER DES LIENS
Le 1er mai, au pied du porche de l’abbaye d’Orval, une centaine de personnes accompagne le groupe de départ des vingt-cinq pèlerines et pèlerins de la paix en partance vers Sarajevo derrière le “bâton de la paix”. Plusieurs chants inspirants de cultures diverses indiquent clairement que cette expérience ne peut s’enfermer dans une religion ou un système de croyances. Nikita Stampa, son initiateur, explique que, par cet acte, « les marcheurs rejoignent la communauté grandissante de ceux qui, à travers le monde, se veulent acteurs, à leur mesure, d’un réveil et d’une transformation profonde de l’humanité ».
Initialement formé à la philosophie et aux sciences économiques, il a travaillé dans les institutions européennes à développer un leadership porteur de sens. Il prépare ce pèlerinage de longue date, inspiré par l’indien Satish Kumar qui s’est fait mondialement connaître en accomplissant une marche pour le désarmement nucléaire de plus de treize mille kilomètres. Le pèlerinage est le symbole vivant de quête d’absolu et de paix intérieure. Ses dix orientations qui en donnent le cadre sont de toute beauté (voir leur site).
D’une ville à l’autre, la marche – souvent silencieuse – permet à la communauté de mesurer ses énergies pour aller à l’essentiel. Sitôt après le déjeuner, quelques-uns de ses membres, en camionnette et à vélo, vont à la recherche de nourriture et d’un lieu d’accueil pour la nuit. Ce sont les “tisserands” car ils portent la délicate mission de tisser les liens avec les villages et les habitants, tout en expliquant brièvement le projet. Le groupe, lui, prend vite des allures de caravane. Le dimanche voit souvent partir quelques-uns de ses membres et en arriver de nouveaux. Il permet aussi un repos et un “cercle de parole” pour faire le point.
Le 9 mai, les pèlerins et pèlerines passent devant la maison de Robert Schuman, puis chantent près de sa sépulture. Un autre jour, ils traversent d’anciens champs de bataille en Meurthe-et-Moselle. Leurs pas s’arrêtent pour honorer les défunts et les victimes de deux guerres qui ont particulièrement meurtri ce territoire. Parmi les nombreuses surprises, cette Portugaise qui semble surgir d’un autre temps pour regarder l’étrange cohorte avec profondeur et amour en criant : « Fatima ! Fatima ! » « Une rencontre poétique onirique qui faisait penser à un film de Buñuel », commente Nikita Stampa.
CERCLE DE GRATITUDE
À Natzweiler-Struthof, unique camp de concentration sur le sol français dans les Vosges, le groupe chante « Dona la pace Signore » dans la petite ville de Schirmeck pour se donner du courage. Puis, en demi-cercle face aux stèles, il évoque les noms des victimes. Un psaume en hébreu remonte, les larmes brûlent. Les marcheurs demandent alors à chanter devant la grande croix dessinée avec les cendres des déportés. Un temps pour s’apaiser. Ils franchissent ensuite le Rhin, juste après un “cercle de gratitude” au bord de l’eau en hommage à la France qu’ils quittent. Émerveillé par les paysages de la forêt Noire, le groupe espère passer à Rütte, village où a vécu et enseigné le diplomate, psychothérapeute et philosophe allemand Graf Dürckheim qui insistait, sans dogmatisme, pour « vivre l’infini dans l’ici et maintenant ». Ils diront ressentir sa présence, « palpable comme un parfum d’éternité et de paix ».
La Suisse les marque à de multiples niveaux. Par ses vignobles, par la ferme de Sylvia au hameau de S-charl qui leur offre le repos, par la vive Thur où le chien Gus donne au groupe quelques frayeurs. Et aussi par cette chorale californienne rencontrée à Lü – lumière en romanche – où les voix se tissent, et par ce concert de cor des Alpes au pied d’une grange. À Silandro, un prêtre indien leur glisse à l’oreille que « l’amour vivant en soi est le fondement nécessaire à la paix ». À Bolzano, sous les Dolomites, surgit Marwa, jeune pianiste palestinienne dont les parents habitent près de Nazareth. L’émotion est profonde, elle chante la paix avec eux.
Après deux mille mètres de dénivelé, vingt-cinq pèlerins trempés arrivent à un refuge fermé, sur un sol spongieux. Pour la première fois depuis le départ, il n’y a pas d’accueil. Face à cette situation, un jeune homme propose – avant de monter les tentes en urgence – de vivre un “cercle de parole” dans le tipi central fraîchement installé qui, dans un chaos joyeux, devient le théâtre de rires, de blagues et de discussions constructives. Après le col, ils sont accueillis dans une tour du XVIe siècle de deux frères. Plus loin, ils rencontrent Asha qui leur ouvre le lieu où elle héberge des femmes en perte de repères après abus et domination. À leur départ, elle court après eux : « Vous n’imaginez pas le cadeau que vous m’avez fait. C’est si important de voir un groupe mixte de femmes et d’hommes en chemin, présents dans cette salle qui ne voit que des femmes blessées par un masculin abusif. »
LA PAIX COMME LANGAGE
Le groupe s’élargit et entre Slovénie. C’est l’été, entre feux, inondations et températures impensables. L’eau marque désormais le chemin, avec des baignades quotidiennes. Il faut jongler entre romanche, allemand, italien, néerlandais, français, ukrainien, slovène et langages improvisés. Adrien le dit bien : « Nous tentons de dépasser la langue pour laisser advenir un langage, celui que nous cherchons : celui de l’amour, du silence, du chant, de la danse, des rires. Oui, la paix est un langage. » Steven, d’un CPAS de Flandre, Nicholas et Tatiana, Ukrainienne parlant flamand, rejoignent la marche. S’étant assoupie lors d’une pause silencieuse, la jeune fille se réveille au bruissement de l’herbe et de la forêt, croyant être en Ukraine. Elle écrira ensuite : « J’emporte dans mon cœur quelque chose de grand, de vivant et rempli d’amour. » En Slovénie, une trentaine de pèlerins font des courses pantagruéliques qui fatiguent les caissières à force de pointer les caddies. Adolescente sur son tracteur, Taja accepte sans hésiter que le camp soit installé sur ses terres.
Déjà rencontré à Silandro, dans le Tyrol italien, Roland les a rejoints afin de prolonger cette puissante connexion. Il témoigne du lien fort avec la nature : « La pluie humidifie la forêt, les hêtres et chênes majestueux, témoins silencieux, parlent une langue qui ne peut être entendue que dans le silence. » En Croatie, on commémore la fin de la guerre qui a ravagé la région de 1992 à 1995. Angoisse, cris et souffrances sont toujours présents. Depuis Krajina, ici et là, sacs de couchage, vestes ou jouets abandonnés à la hâte, maisons détruites, impacts de balles… Les pèlerins progressent en zone post-traumatisée. Les endroits encore minés les obligent à la plus grande attention.
Le dernier jour en Croatie, les voici en cercle dans le jardin de Hanka, noble dame de 86 ans qui écoute leurs questionnements sur leur légitimité à marcher pour la paix quand on n’a pas vécu la guerre dans sa chair. Les mains sur le visage, elle se met à pleurer. Elle martèle le sol de sa canne, se détend grâce aux chants, puis leur parle comme une grand-mère soufflerait à ses descendants : « Priez ! Mais avant de prier, dansez ! Restez ensemble ! »
L’ALCHIMIE PÈLERINE
Les marcheurs discutent aussi avec des Serbes orthodoxes, puis avec des musulmans, et ce sont des mondes de perception totalement différents qu’ils recueillent. Ils entendent des atrocités vécues sur chaque bord et tentent cette alchimie du non-jugement qui ne veut gommer aucune responsabilité. L’exercice est périlleux, advenant au terme du parcours. Arrivés depuis peu en Bosnie, les pèlerins passent sous le balcon d’Adam, bosniaque trentenaire qui leur lance comme une évidence : « Cela fait des mois que je vous attends ! »
Deux jours plus tard, il les rejoint et les accompagne deux semaines, jusqu’à Sarajevo, devenant le traducteur inespéré de leurs derniers pas. À la question posée sur son nom et sa probable appartenance religieuse, Adam répond le regard clair : « Je suis un être humain. » Les pèlerins entrent dans la capitale de la Bosnie-Herzégovine le week-end des 29 et 30 août. Ils y effectuent un ultime geste rituel : ils choisissent dix ponts de Sarajevo et, sur chacun d’eux, méditent une des dix orientations, avant de placer une partie des vœux de paix écrits sur des rubans et récoltés depuis Orval. C’est le point final de l’aventure. Tout au long du chemin, les notes de flûte et d’accordéon de Romain lui ont donné une douceur bénéfique. Ils ont été plus d’une centaine à vivre ce défi. L’heure est à l’intégration de l’expérience. Ils vont maintenant prendre soin de ce qui a été semé.
Michel DESMARETS
L’engagement des dix orientations : pelerinsdelapaix.com/les-10-orientations
Nikita STAMPA, Tout ce qui vient à vous, préface de Gilles Farcet, Marcinelle, Walden & Whitman, collection chemin faisant, 2023.

