HPI, une autre manière d’être au monde

HPI, une autre manière d’être au monde

Doté d’une vitesse de pensée et de particularités sensorielles atypiques, le surdoué n’est pas plus intelligent que ses semblables, il l’est différemment. Ce qui le rend singulier, intrigant, horripilant aussi. Plongeant ses parents dans un état d’impuissance parfois difficile à surmonter.

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Publié le

1 octobre 2026

· Mis à jour le

1 octobre 2026
Le visage d'un enfant près d'un tableau d'école
© Freepik

De loin, tous les zèbres se ressemblent, avec leur alternance de rayures noires et blanches. Mais, en s’approchant, on se rend compte que pas un pelage n’est identique à un autre, que de multiples différences singularisent chacun d’eux. « Les zèbres sont parmi les équidés, ceux que l’homme a du mal à approcher », remarque la psychologue française Jeanne Siaud-Facchin qui, en 2012, dans son ouvrage L’enfant surdoué : l’aider à grandir, l’aider à réussir, a utilisé leur nom pour qualifier les enfants intellectuellement précoces, généralement appelés aujourd’hui HPI (à haut potentiel intellectuel). Si, à l’instar des animaux, ces enfants à haut quotient intellectuel (130 ou plus) possèdent tous des traits communs, ceux-ci sont plus ou moins développés chez chacun d’eux et ils ont, en outre, des caractéristiques propres.

« Être surdoué n’est pas être quantitativement plus intelligent que les autres mais penser, fonctionner, comprendre avec une forme d’intelligence qualitativement différente. », précise la psychologue dans sa préface de Je suis un zèbre, le témoignage de Tania, une jeune fille qui, avant d’être diagnostiquée HPI, a passé trois mois en hôpital psychiatrique. Elle énumère ce qui la caractérise : une hypersensibilité, une forte empathie, une grande envie de savoir (qui se manifeste par exemple par des questions en décalage avec son âge), de la créativité, une imagination débordante ou une pensée en arborescence, une idée en amenant à deux autres qui en amènent à d’autres, etc.

SENS DE LA VIE

Ce monde, la romancière belge Isabelle Bary le connaît bien puisqu’elle est la mère d’un enfant précoce. « Tim est notre aîné et c’est à 6 ans que nous nous sommes rendu compte qu’il était HPI, à une époque, il y a une vingtaine d’années, où on n’en parlait pas beaucoup, se remémore-t-elle. Cela s’est manifesté par de petits indices. Il a lu avant l’âge où on apprend à lire, par goût, tout seul. Il s’exprimait comme un grand. Il aimait la compagnie des adultes. Il avait des questionnements un peu particuliers, posant des questions sur la fin du monde, le sens de la vie… On a d’abord pensé que c’était normal, on lit beaucoup, on l’emmène partout… C’est un logopède qu’il a vu suite un petit défaut de prononciation qui, suite à un test de QI, l’a diagnostiqué HPI. »

Ses parents ouvrent alors de grands yeux, même si ce constat répond à pas mal de leurs questionnements sur sa façon d’être au monde dissemblable que celle de ces petits camarades, à un âge où l’on souhaite avant tout ressembler aux autres enfants, jouer aux mêmes jeux qu’eux. Pour le couple, c’est un tiraillement entre se réjouir d’avoir un enfant singulier et devoir gérer cette particularité. Et Tim ne comprend pas pourquoi il n’est pas accepté comme il est.  « J’ai toujours cette image de lui à la plage, se souvient sa maman. À peine installé, il est parti vers un groupe d’enfants. Comme il est sans filtre, il leur a dit : “Coucou, moi c’est Tim, comment ça va ? Je peux jouer avec vous ?” Les autres l’ont regardé bizarrement et ont commencé à rigoler en faisant semblant de ne pas le voir. Il est revenu tout dépité, ne comprenant pas ce rejet. » 

POTENTIELS SINGULIERS

« Comprendre les HPI aujourd’hui, ce n’est pas mieux les catégoriser. C’est repenser le lien entre intelligence et société. Se demander pourquoi ceux qui captent si finement le réel se sentent si mal dans le monde actuel », écrit la spécialiste des sciences cognitives Béatrice Millêtre dans on essai Les potentiels singuliers. Car, selon elle, leurs intelligences multiples « les rendent sensibles aux “signaux faibles” qu’ils décryptent souvent à leur insu pour préfigurer, un peu ou longtemps avant les autres, ce que le monde deviendra, vers où il doit évoluer et comment y parvenir ». C’est pourquoi, elle les appelle HPI 3.0., après les HPI 1.0 mesurés par leur QI et déterminés par le prisme unique du chiffre, du classement et de la norme, et les HPI 2.0 élargi à l’individu. Le HPI 3.0 « inclut toutes les formes de différences et de minorités, en les inscrivant dans un projet collectif où la diversité cognitive, émotionnelle et culturelle devient une ressource stratégique ».

Tim a connu des moments difficiles. Ses parents constatent qu’il est invité à moins d’anniversaires. Quand, au foot, il rate un tir, on lui lance qu’il est plus facile d’additionner deux plus deux. En classe, il a tout le temps la bonne réponse et donc s’ennuie. Et en gym, comme il est maladroit, il est moqué. Résultat : il est malheureux, se sent peu aimé. « Nous nous sommes demandé comment faire, comment s’adapter à lui ? se souvient sa mère. On était désemparés, très souvent, on s’est dit on n’y arriverait pas. Il y a des moments où je m’enfermais pour pleurer. Il a fréquenté un cercle avec d’autres enfants HPI parce qu’on voulait qu’il se sente moins seul. Il était suivi aussi, à un moment donné, par un psychologue pour être sûr que tout se passe bien. On lui disait : “Tu fais les scouts ou tel sport si tu veux. En dehors de l’école, c’est toi qui choisis.” Même si, parfois, on est dans un tunnel qui semble bouché, il y a une lumière au bout. Il faut tenir bon, donner beaucoup d’amour. Mais c’est vrai qu’en tant que parent, comme on s’en rend compte à un moment donné, et c’est peut-être ça le plus dur, l’amour que l’on donne à son enfant ne suffit pas. Il faut ouvrir des portes, le porter, le pousser, l’aider, tout en lui laissant affronter ses responsabilités. »

ZEBRASKA

« Mais quand on voit son enfant qui n’est pas bien, on souffre avec lui. Et en fait, dans ce cas-là, on ne l’aide pas. Il faut lui montrer que l’on est fort, que ça va aller, que tout va bien se passer. Ce qui n’est pas facile. À un moment donné, on a juste envie d’aller hurler quelque part, pour sortir tout ça, et revenir en forme à la maison. Mais, d’autre part, il ne doit pas avoir l’impression d’être considéré comme une exception, il peut être puni comme n’importe quel enfant. Il faut être à la fois adorable, ouvert, aimant, et sévère quand même. Parce qu’il faut l’éduquer, il ne peut pas tout faire, il n’est pas un enfant roi. »

De ce vécu, celle qui était déjà l’autrice de plusieurs ouvrages va, en 2014, faire un roman, Zebraska. Dans un futur proche où les livres ont disparu, un jeune HPI reçoit le récit de sa grand-mère dans lequel elle raconte l’histoire de son fils, son père à lui, également HPI. « J’ai eu envie de l’écrire car je ne trouvais pas dans la littérature de fiction quelque chose qui me faisait entrer dans la vie d’un HPI et me sentir moins seule. La fiction a cela de magique qu’au lieu d’emporter les gens dans une histoire par la raison, elle les y emporte par le cœur. » À travers ses personnages imaginaires, Isabelle Bary cerne parfaitement le dilemme, avec, d’un côté, l’enfant qui se demande pourquoi il est né, qui enrage que personne ne voit qu’il va mal, et, de l’autre, sa mère tétanisée par son impuissance tout en cherchant à faire le mieux possible. Afin de toucher un public qui ne lit pas forcément, ce roman, qui vient d’être réédité, a été transposé en une BD en deux tomes enrichis l’un et l’autre d’un dossier pédagogique.

Aujourd’hui, Tim a 25 ans, a une compagne, plein d’amis et est très bien dans ses baskets. Devenu polytechnicien, il fait un doctorat en intelligence artificielle sans plus se sentir quelqu’un de spécial. Il est également professeur de Krav Maga, ce qui l’a aidé à avoir davantage confiance en lui, lui a donné de l’assurance dans son corps et dans sa tête. Sa mère rapporte une anecdote : « À l’UCL, il voulait faire son baptême. Mais comme il ne boit pas une goutte d’alcool, il craignait que ce ne soit pas possible. On lui a répondu qu’il n’y avait aucun souci, qu’il ferait son baptême à l’eau. Ça lui a permis d’être lui-même et de montrer qu’on peut faire la fête en étant différent. »

Michel PAQUOT

Isabelle BARY, Zebraska, Sion, 180° éditions, 2026.

Isabelle BARY, CORBEYRAN (scénario) et Louis BORECKI (dessin), Zebraska, Charleroi, Dupuis, 2026.

TANIA, Je suis un zèbre, Paris, Payot, 2015, rééd. Petite biblio Payot, 2018.

Béatrice MILLETRE, Les potentiels singuliers, Paris, Payot, 2026.

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