Pierre est un jeune fermier timide qui rougit facilement et ne parle pas beaucoup. Il est d’ailleurs surnommé “le Taiseux”. On est en pleine guerre de 14-18 et il arrive au front en train avec tout un régiment. L’ambiance est à la fête dans le wagon et tout le monde chante, à s’en rompre les poumons : « Laisse tes soucis en poche et souris ! ». La réalité à laquelle il se voit confronté est pourtant tout autre. Il transbahute des obus et brancarde des blessés aux corps déchiquetés ou des cadavres en bouillie. Parfois, il se retrouve de nuit dans la boue des tranchées pour prendre la relève d’autres soldats épuisés.
On lui dit que, pour tenir, il ne doit pas penser à ce qu’il fait, mais la réalité pèse trop lourd pour être simplement mise en poche. Il n’arrive plus à sourire, sauf à l’arrière de la ligne de front où un groupe d’artistes, constitué de soldats blessés, se charge de mettre de l’ambiance. Ils montent des cabarets et présentent des numéros pour redonner le sourire à leurs camarades, leur changer les idées. Ils leur rendent, le temps d’un rire, leur humanité malmenée par la guerre. À la tête des artistes, Francis, fils d’un tailleur, sait coudre les costumes de théâtre et possède un talent inné pour mettre en scène des numéros. Entre Pierre et Francis, des regards s’échangent et deviennent de plus en plus appuyés.
Le film dont le titre original, Coward, signifie “lâche” en anglais, a été traduit par Les Braves dans la version française. Ce paradoxe reflète bien son propos car, pour pouvoir rejoindre le groupe des artistes, et Francis par la même occasion, Pierre va commettre un acte qui sera qualifié de lâche par un de ses compagnons d’armes qui avait soupçonné les raisons de son geste. Mais qu’est-ce qui est lâche et qu’est-ce qui est vraiment courageux ? Au nom de quelle valeur suprême serait-il plus lâche de choisir la vie plutôt que la mort ? C’est la question que pose Lukas Dhont à travers ce film, laissant le soin à chacun de se faire une idée.
QUI SONT LES LÂCHES ?
Le courage consiste-t-il à se conformer aux attentes de ces chefs qui hurlent des ordres absurdes, et envoient à la boucherie des hommes qui ne sont rien de plus que de la chair à canon ? Ceux qui craquent sont qualifiés de lâches et sont fusillés sans ménagement. Le réalisateur explique que la société a longtemps considéré ceux qui sacrifiaient leur vie comme des braves qui accomplissaient leur devoir, tandis que ceux qui choisissaient l’amour et refusaient de tuer étaient des lâches. Jamais on n’interroge cette catégorisation. Pourtant, les défenseurs de la non-violence n’ont-ils pas, eux aussi, été vus comme des lâches ?
Pierre et Francis vivent une relation amoureuse passionnée. Francis estime que la guerre lui offre une liberté dont il ne disposera plus dès qu’elle sera finie. Ici, sur le front, ils peuvent vivre leur amour caché assez facilement. Ils sont ensemble tous les jours et peuvent trouver des moments pour s’aimer. Mais après, Francis sait qu’il devra rentrer dans le rang, reprendre les affaires de son père et assurer sa succession. Où est le courage ? Se conformer aux exigences de la société pour qui l’homosexualité reste une abomination ou oser être soi-même et aimer qui l’on aime ? Pierre, qui trouve de plus en plus d’assurance tout au long du film, pense que leur amour peut se vivre, discrètement, à l’écart du monde, à la montagne par exemple. Ces hommes qui ont aimé d’autres hommes durant la guerre, à une époque où l’homosexualité était considérée comme une perversion, ont été largement invisibilisés par l’Histoire. Ce film fait œuvre politique en mettant en lumière autre chose que la violence et l’héroïsme : la tendresse et la fragilité.
DES ÉMOTIONS JUSTES
Les deux acteurs principaux, récompensés par un double prix d’interprétation masculine à Cannes, sont, il faut le dire, saisissants de vérité et de sincérité. Lukas Dhont a découvert Emmanuel Macchia dans une école agricole en Belgique. Comme Pierre, son personnage, il a une voix douce qu’il n’ose pas utiliser. Il n’a d’ailleurs pas besoin de beaucoup de mots pour s’exprimer. Les émotions qu’il traverse, les dilemmes qui le déchirent sont visibles dans ses yeux et les expressions de son visage. En plaçant la caméra au plus proche de lui, Lukas Dhont saisit l’âme de son personnage avec une émotion communicative. C’est une réussite stupéfiante pour un acteur dont c’est le premier rôle. Il affirme qu’il ne savait ni jouer ni pleurer et que, tel un magicien, Lukas Dhont a « décadenassé » ses émotions.
Face à lui, le fantasque Francis est interprété par Valentin Campagne. Ce comédien formé au Cours Florent est un jeune homme spontané, énergique, fonceur. Sa personnalité, comme le personnage qu’il incarne, est à l’opposé d’Emmanuel Macchia. Son regard d’un bleu transperçant le rend irrésistible aux yeux de Pierre. Il a fallu du temps pour que ces acteurs, si différents, s’apprivoisent, et tout le talent du réalisateur pour créer cette alchimie qui fonctionne si bien à l’écran. Quarante-deux jours de répétitions et de préparation ont été nécessaires pour apprendre à conduire ces acteurs vers l’émotion juste. « Dhont a l’art d’entrer dans notre tête », raconte Valentin Campagne.
LA FORCE DE LA PUDEUR
À eux deux, ils incarnent des personnages vulnérables, sensibles, qui trouvent dans l’art une forme de résistance et de libération. Les généraux qui assistent à leurs revues les encouragent à continuer parce qu’ils sont convaincus que ce genre de spectacle est nécessaire pour gagner la guerre. Le réalisateur belge le pense aussi : c’est un antidote aux récits de pouvoir et de destruction. L’idée de ce film lui est d’ailleurs venue lorsqu’il a découvert une photo où des soldats, sur le front, avaient transformé des sacs de jute en jupes et dansaient. Il découvre ainsi que, dans toutes les armées, des hommes transformaient des outils de destruction en instruments artistiques pour survivre psychologiquement. On le voit à l’écran : en faisant chanter les soldats en chœur, Francis leur offre un véritable baume au cœur. On se souvient que le mot courage signifie étymologiquement « la force du cœur ».
Comme dans ses films précédents, Girl et Close, le talentueux réalisateur, récompensé à Cannes pour chacun d’eux, évite le bavardage et préfère les silences bien plus éloquents, les non-dits et le langage à double sens. Avec une subtilité rare à l’écran, il décape ses personnages pour mettre leurs émotions à nu. Et quand ce sont les corps qui se dénudent, il les filme avec une pudeur et une tendresse qui en deviennent poétiques. Ces images soignées se mettent finalement au service de la question essentielle : et si les braves n’étaient pas seulement ceux qui acceptent de mourir pour une cause qu’on leur impose, mais aussi ceux qui trouvent la force d’aimer, de refuser la violence et de rester eux-mêmes ?
Jean BAUWIN
Coward (Les Braves), film de Lukas Dhont. En salles dès le 21/10.
