Les théologies queer : le hors norme repousse la foi
Les théologies queer : le hors norme repousse la foi
Qui a dit que les visages mis sur les personnages bibliques ne pouvaient pas changer ? C’est toute la question soulevée par les théologies queer qui cherchent à offrir une lecture modernisée et actuelle des textes, pour permettre à tout un chacun d’être complètement soi dans sa foi.
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« L’Église aime ce qui est vieux ! », soulève avec légèreté Suzanne Bécart, doctorante-chercheuse à l’UCLouvain. La jeune femme travaille sur les théologies lesbiennes et queer, et se qualifie “d’énergumène” en Belgique, le sujet restant discret en comparaison avec les pays anglo-saxons. « Dans le monde francophone, cette théologie est récente et bouscule encore », confirme Sébastien Doane, professeur agrégé en études bibliques à l’Université de Laval, au Canada, pays à la pointe de ces idées. La tension entre doctrine catholique et théologies queer porte moins sur la seule morale sexuelle que sur deux conceptions de l’être humain et de l’autorité. Le catholicisme affirme un corps sexué porteur d’un sens donné, inscrit dans la création et la tradition. Les théologies queer interrogent au contraire la part historique et culturelle de ces normes, à partir de l’expérience des personnes LGBT+ et d’une relecture critique des textes. En clair, le débat tient en une question : où finit l’héritage de la foi, et où commence ce que l’Église catholique peut encore réinterpréter ?
INTERROGER LA PLURALITÉ
Les théologien·nes sont regardés avec des yeux écarquillés, notamment par le Vatican et le corps clérical qui, pour l’heure, ne reconnaissent pas leurs travaux. “To queer”, en anglais, se traduit par “se poser des questions”, et “queer” par “bizarre”. Et c’est exactement ce que font les théologies queer : se demander ce qui est normal ou marginal et questionner les binarités. Autrement dit, interroger la pluralité dans les cinq domaines de la théologie – la Bible, l’éthique et la morale, la dogmatique, l’histoire du christianisme, la pratique et la morale – comme une réponse à la critique d’une Église catholique parfois old school sur la place de la femme ou de la sexualité, par exemple.
Bousculer la lecture universelle de l’Église n’a rien de nouveau. Les théologies queer ont émergé au début du siècle, après un tournant amorcé dans les années 1960 marquées par une évolution des sciences sociales et une nouvelle perception de l’humain et de ses relations. Elles sont aujourd’hui particulièrement en vogue pour être plus inclusives. « Elles s’inscrivent dans le champ des théologies contextuelles ou nouvelles, aux côtés des théologies de la libération, féministes, lesbiennes ou gay, explique Suzanne Bécart. Ici, les théologien·nes partent des contextes et des expériences vécues par les croyant·es pour cheminer vers Dieu.e. C’est une démarche inductive, qui contraste avec l’approche déductive traditionnelle. Ces théologies privilégient l’orthopraxie, avec l’accent mis sur la pratique et le concret, plutôt que l’orthodoxie. » En résumé, cela revient à valoriser la diversité des vécus individuels dans la réflexion.
« UN JÉSUS À NOTRE IMAGE »
Les théologies queer remettent en question les catégories traditionnelles, soit les normes de genre ou de sexualité longtemps considérées comme fixes, stables et binaires, à l’instar d’hommes/femmes, hétéro/homo, etc. « Elles interrogent ces cadres en s’appuyant sur la French Theory pensée notamment par Michel Foucault et sur la Queer Theory développée par des théologien·nes comme Judith Butler. Cela démontre des liens étroits entre la théologie et les sciences humaines », argue la doctorante. De facto, elles questionnent les représentations bibliques, longtemps pensées universelles. « On a fait un Jésus à notre image, selon notre représentation à une époque donnée et selon une posture donnée. Sauf que, comme les Églises, Jésus se finit bien avec un “s”, il peut et il y a un sens à le penser comme plusieurs ! », précise Sébastien Doane.
En Amérique latine ou en Afrique, les représentations diffèrent de celles du continent européen, et les Christs noirs, par exemple, peuvent en surprendre plus d’un. L’image que chacun se fait des personnages bibliques dépend des cultures, voire des individus. « Au lieu dessiner Dieu comme un homme blanc barbu, les théologies queer l’envisagent avec une fluidité : Dieu·e peut être homme, femme ou non binaire. L’idée peut dérouter celles et ceux qui n’en ont jamais entendu parler », reprend Suzanne Bécart. De quoi rendre cette idéologie intersectionnelle, c’est-à-dire luttant contre toutes les discriminations rencontrées dans la société en proposant à chacun·ne de s’identifier aux figures bibliques, et de les penser à leur image. « Dans les entretiens que je mène, j’observe une recherche active des croyant·es pour trouver des repères. Par exemple, au moment de leur coming out, penser à celles et ceux qui ont déjà franchi cette étape leur donne de la force pour affronter le regard des autres. » En somme, trouver des pairs, au même titre que son cercle social, pour « faire communauté et être reconnu·e dans sa singularité ». Et ce n’est pas si simple en 2026 pour une partie des catholiques, mal à l’aise avec certains discours papaux.
CONSÉQUENCES ÉTHIQUES
Les théologies queer ne sont pas seulement une affaire de représentations. « De figure marginalisée, Jésus est devenu une figure de puissance au service des centres de pouvoir. Et a été utilisé comme tel pour mener des guerres. Le racisme s’est fondé sur des passages bibliques lus “objectivement” par des colons il n’y a pas si longtemps. Et le sexisme et le patriarcat, par des hommes blancs s’appuyant sur des arguments bibliques pour conforter leur supériorité masculine. On a lu comme ça parce que la société était comme ça, corrobore Sébastien Doane. Les théologies queer questionnent aussi les conséquences éthiques jamais discutées de la lecture majoritaire. À savoir, entre autres, si la parole du pape a pu avoir des effets négatifs sur les peuples. »
Le professeur entend notamment par-là la mise à l’écart de personnes considérées “hors de la norme” par l’Église à cause de leurs orientations sexuelles, leurs maladies ou même leurs pensées. Ces théologies nouvelles racontent, aussi, une forme de résistance par rapport au regard historique et au classicisme religieux en s’en montrant critiques. « Aujourd’hui, on s’inscrit dans une relecture et une réinterprétation, comme tous les courants, en entendant la subjectivité et en mettant de côté cette universalité qui empêche de regarder avec d’autres lunettes. » Un acte politique, voire militant, qui n’invite néanmoins pas à tourner le dos à la religion.
Il n’en reste pas moins que ces réflexions ne concernent pas la planète entière. Si elles prennent de l’ampleur, notamment auprès des Américains et des Européens, elles se heurtent tau renforcement mondial des courants conservateurs qui y sont farouchement opposés. « Trouver des réponses à leurs questions existentielles au sein de l’Église catholique est essentiel pour certaines personnes. Or, pour l’heure, celle-ci reste souvent silencieuse, voire distante, face à ces enjeux, regrette Suzanne Bécart. Ces théories prennent du temps à faire leurs preuves et à recevoir du crédit. » La doctorante y croit néanmoins. L’Église catholique, comme les monarchies devenues parlementaires pour rester en place et en adéquation avec leurs temps, a tout à y gagner… mais des croyants à y perdre.
Léa DELAPLACE
Marcela ALTHAUS-REID, Une théologie indécente, Fribourg, Académic Press, 2026.
Les Maculées Conceptions, le podcast qui s’empare des enjeux du genre dans le catholicisme (sur Spotify, Deezer, etc.)
Les Podcasts de l’Antenne, Théologie queer : de la théorie à la réalité antenne-lgbti.epg.ch/activite/les-podcasts-et-videos-de-lantenne/
