Réservé aux abonnés : Tadam, la magie des fêlures
Réservé aux abonnés : Tadam, la magie des fêlures
Avec Tadam, Baptiste Toulemonde transforme les blessures familiales en un spectacle magique, tendre, drôle et lumineux, où le silence joue ses plus mauvais tours.
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Yann est un père un peu perdu. Depuis dix ans, il s’est enfermé dans une morosité permanente, un désenchantement d’autant plus douloureux que son métier était précisément de faire rêver petits et grands avec ses numéros de magie. Sa fille Louison peine à reconnaître celui qui a été son père. Il oublie de venir la chercher à l’école quand c’est “sa semaine”, se néglige au point que « ça pue la mort » chez lui et tente désespérément de préparer un nouveau spectacle. Mais la magie n’y est plus et la colombe, qui ne survit pas à son dernier tour, finit à la poubelle. Et puis il y a cet immense escalier qui trône au milieu du salon. Louison ne doit en gravir les marches sous aucun prétexte. Que cache donc ce père étrange ? Devient-il fou au point de jouer aux échecs tout seul ?
Avec Tadam, Baptiste Toulemonde, auteur, metteur en scène et interprète de Yann, signe une pièce réjouissante qui aborde des sujets graves sans jamais peser. Et derrière l’humour, la magie et l’extravagance, le spectacle s’attaque à une question essentielle : comment continuer à vivre quand on n’a pas réussi à se relever d’une chute ? La pièce ne cherche pourtant jamais à alourdir son propos. Elle préfère la tendresse, l’imaginaire et le jeu pour parler de ce qui fait mal.
UN LOURD SECRET
Pour Baptiste Toulemonde, les secrets de famille ne sont jamais anodins. « Le secret empêche parfois de grandir. C’est comme des cartes qu’on n’aurait pas eues en main et qu’on aurait pu jouer pour mieux comprendre ce qui nous arrive. » Tant que la vérité reste cachée, chacun avance avec un jeu incomplet. Parler permet au contraire de retrouver une forme de responsabilité et d’autonomie. Avec Arthur Oudar, son partenaire de jeu et complice au sein de la Compagnie Renards/Effet Mer, l’artiste aime créer des spectacles doux, optimistes et solaires à partir de thèmes qui pourraient sembler difficiles. Tadam s’adresse aux enfants dès 9 ans, mais ses enjeux concernent tout autant les adultes. Il offre un prétexte pour parler en famille des échecs, des chutes, des relèvements et permet d’ouvrir ces dialogues parfois impossibles entre parents et enfants.
La magie est, par ailleurs, le chausse-pied qui fait entrer dans cette histoire. Elle émerveille, fait rire et autorise toutes les métamorphoses. Mais elle est aussi ce qui peut réparer. « Ce père, qui n’en est plus vraiment un, n’arrive plus à produire de la magie. Et à partir du moment où il retrouve sa place, ou en tout cas un endroit juste, cette magie est à nouveau possible. » Elle n’a d’ailleurs rien d’un artifice, c’est la magie de la vie elle-même.
Le titre Tadam résume à lui seul cette ambiguïté. C’est l’interjection qui accompagne la révélation d’un tour réussi, mais aussi le bruit d’une chute. Celle d’un objet, parfois, mais surtout celle d’un homme qui, depuis dix ans, ne parvient plus à se relever. Et Tadam, à l’oreille, évoque les “états d’âme” de ce père qui refuse de parler à sa fille pour mieux la protéger. En voulant lui épargner la vérité, il la condamne pourtant, elle aussi, à rester prisonnière d’un passé qu’elle ne comprend pas.
L’AMI KIKI
Le seul à qui Yann peut réellement parler est Kiki, son étrange compagnon de jeu. Psy improvisé, confident, déversoir, il joue aux échecs avec Yann, mais disparaît dès que Louison entre en scène. Avec ses yeux vairons et son allure de David Bowie, ce personnage excentrique était déjà là, il y a dix ans, lorsque tout a basculé. Depuis, sa présence semble indispensable à la survie de Yann. Arthur Oudar lui donne une fantaisie inquiétante, joyeuse et colorée. On ne sait jamais tout à fait sur quel pied danser avec lui. Et si Kiki était, au fond, le véritable magicien de l’histoire ? Celui qui ne fait pas disparaître les choses, mais qui aide les êtres à réparer ce qui peut l’être et à retrouver le goût de vivre.
L’immense escalier qui traverse la scène comme une colonne vertébrale prolonge cette interrogation. Il est à la fois décor, obstacle et métaphore. Sa forme en spirale évoque les anciennes cassettes que l’on rembobine pour revenir en arrière. Il matérialise surtout le secret, quelque chose que personne ne nomme, mais que tout le monde voit. À l’avant-plan, un échiquier rappelle une autre dimension essentielle du spectacle : celle de l’échec.« La notion d’échec est pour moi centrale, explique l’auteur. C’est parce que le père a raté qu’il est toujours en vie. C’est parce qu’on rate qu’on grandit. On n’apprend à marcher qu’en tombant de nombreuses fois. » À l’heure où la réussite semble parfois érigée en obligation permanente, la pièce ose défendre le droit de rater. Yann refuse d’ailleurs d’apprendre les échecs à sa fille, mais, en voulant la protéger, il l’empêche de grandir. « Je suis persuadé que c’est en parlant de nos failles qu’on peut mieux les comprendre et se construire. »
RALLUMER LE DIALOGUE
Face à ce père empêtré dans ses secrets, Louison ne renonce pas. Maude Fillon l’incarne sans jamais tomber dans la caricature de l’adolescente blasée ou excédée. Le travail de Baptiste Toulemonde a consisté à rapprocher ce personnage de la comédienne elle-même, de sa sensibilité et de sa manière d’être. La justesse vient de là. « Toute la subtilité de son jeu est d’osciller entre l’envie d’être avec ce père et, en même temps, la fatigue qu’elle éprouve à vivre avec un père qui ne joue pas son rôle et l’empêche, elle, de jouer son rôle de fille. » Le metteur en scène s’en est remis à elle et la magie du théâtre a fait le reste.
Une phrase revient comme un leitmotiv : « Nul, c’est rien, c’est le vide, c’est le néant. Mais toi, t’es là ! » Baptiste Toulemonde la tient de son propre père. Lorsque, enfant, il se trouvait « nul » en faisant ses devoirs, son père lui répétait : « Nul, ça n’existe pas. » Il a voulu transmettre à Louison cette même idée : au fond, personne n’est rien, personne n’est personne. C’est sans doute là que Tadam trouve sa véritable magie. Sous ses airs de spectacle familial, il parle aux enfants comme aux adultes des fragilités, de ce que l’on cache par honte ou par peur et de la nécessité de mettre des mots sur ses propres failles. Les enfants rient parfois là où les adultes ont les larmes aux yeux. Après la représentation, les échanges en bord de scène permettent souvent à la parole de se libérer.
Le spectacle devient alors un point de rencontre entre générations. Une invitation à poursuivre la conversation à la maison, autour de sujets que l’on n’aborde pas toujours. Une étincelle pour rallumer le dialogue. Car, comme le disait la psychologue Claire Pinet, « La seule chose qui peut faire du mal à un enfant, c’est de ne pas lui parler ou de lui parler faux ».
Jean BAUWIN
Tadam, de Baptiste Toulemonde et Arthur Oudar, du 23 24/11 Centre culturel de Verviers ; 08 08/12 Vilar (Louvain-la-Neuve) ; 26/03/27 Crac’s (Sambreville) ; 13/04 Théâtre de Binche ; 12 14/05 Maison de la culture de Marche-en-Famenne.

