Réservé aux abonnés : Tel un fil à plomb

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Nous vivons de pain, d’air, d’amour, des autres. Nous ne vivons pas de nous-mêmes, tout seuls.

Publié le

31 octobre 2026

· Mis à jour le

31 octobre 2026
couverture du livre

J’ai une amie qui va à la messe tous les dimanches. Qu’il pleuve, qu’elle soit rentrée tard, qu’elle n’en ait pas trop envie, elle y va. Moi, le dimanche matin, je traîne en pyjama, je lis, je refais le monde en l’écrivant. 

Elle, quand elle entre dans l’église, elle se tient droite comme si quelqu’un lui tenait doucement les épaules. Cette posture m’émeut. Elle me rappelle combien je respecte celles et ceux qui s’inscrivent dans un rituel, qui acceptent de s’en remettre à plus vaste qu’eux. Elle dit : « Je crois en Dieu. » Moi, je pense : « Son Dieu ressemble un peu trop aux humains. »

ET SI ?

Et si une vaste intelligence s’expérimentait à travers nos petites intelligences biologiques ? Voilà mon intuition. J’ai écrit dans l’un de mes livres cette phrase que je trimballais depuis longtemps : « Le temps existe pour que tout ne nous arrive pas en même temps ; l’espace existe pour que tout ne nous arrive pas au même endroit et l’humanité existe pour que tout n’arrive pas à la même personne. » Je l’ai montrée à mon amie et elle s’est exclamée : « Mais c’est exactement ça, la communion ! » J’ai ri. Elle a ri aussi. Nous ne parlions pas de la même chose et pourtant… nous parlions de la même chose.

Pour le dire sans prêcher, j’ai trouvé une alliée chez Corine Pelluchon. Philosophe française contemporaine, prix Günther Anders. Dans Éthique de la Considération, elle écrit : « Avoir de la considération pour quelqu’un, pour un être humain ou un animal, signifie reconnaître qu’il a une valeur propre. » 

Pour elle, tout commence par l’humilité. Par la conscience que nous sommes des êtres de chair, vulnérables, qui “vivons de”. Nous vivons de pain, d’air, d’amour, des autres. Nous ne vivons pas de nous-mêmes, tout seuls. 

LA SOURCE

C’est là que j’ai compris que ce qui m’interpellait dans la verticalité de mon amie, c’est le fait que, non seulement elle puisse nommer sa source, mais qu’elle puisse aussi, chaque dimanche, aller y puiser et y déposer ses peines, ses peurs, ses espoirs. Moi, ma source est plus diffuse. Elle n’a pas de lieu ni d’heure fixes. C’est le lien lui-même. 

Corine Pelluchon a une autre phrase qui m’accompagne : « C’est dans la conscience individuelle que la société joue son destin. » Pas de miracle tombé du ciel, mais juste des individus qui décident, un par un, d’avoir de la considération. Je le sais. Et pourtant, il m’arrive, plus souvent qu’à mon tour, de porter seule le chagrin d’autrui, les angoisses du monde, ma propre fatigue. 

Je joue les Atlas et j’oublie ma verticale. Je perds de vue que les charges peuvent se répartir pour être moins lourdes. Alors je repense à mon amie, plus légère à la sortie de la messe, parce qu’elle a déposé ce qui l’encombrait dans un espace plus vaste qu’elle.

RÉPARTITION PARTAGÉE

Moi, je tâtonne et j’apprends à me servir de la vie comme d’un fil à plomb, cet outil basique des constructeurs qui indique où est la verticale. Sans lui, beaucoup de constructions complexes n’auraient jamais vu le jour. Avec l’âge et l’expérience du collectif, j’ai acquis cette conviction légère que je porte comme un acte de foi laïque assumé : nous sommes le moyen que l’univers a trouvé pour ne pas tout vivre tout seul. Nous sommes la répartition partagée.

Josiane WOLFF

Auteure, conférencière

Corine PELLUCHON, Étique de la considération, Paris, Seuil, 2018.

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