Dieu dans sa poche
Dieu dans sa poche
« Gott mit uns ». L’Europe l’oublie peu à peu, mais ceux qui ont vécu une des deux guerres mondiales se souviennent encore de ce « Dieu est avec nous » : il était gravé sur le ceinturon des soldats allemands, tant en 14-18 qu’en 39-45.
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C’était la devise officielle des princes fondateurs de la Prusse depuis le XVIIᵉ siècle. Cette formule n’est que la traduction littérale de l’hébreu Immanu’el (« avec nous Dieu »), du prophète Isaïe : « Voici que la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils et lui donnera le nom d’Emmanuel ». Dans le contexte du VIIIᵉ siècle av. J.-C., alors que le royaume de Juda était menacé, il s’agissait d’un message de confiance : Dieu n’abandonnait pas son peuple et demeurait présent dans l’épreuve.
À l’origine, Immanu’el n’est pas un slogan militaire, mais une promesse. Devenu « Deus vult », il se transformera en cri de guerre avec les croisés du Moyen Âge. Une instrumentalisation de la formule originale justifiant des alliances entre religion et pouvoir politique et permettant de légitimer un conflit. De Dieu présent, on passe à un Dieu partisan. Un accaparement du divin que l’on retrouve aussi chez Jeanne d’Arc, affirmant agir selon la volonté de Dieu, chez les fascistes italiens proclamant « Dio è con noi » (« Dieu est avec nous »), ou aux USA, lors de la guerre de Sécession, les deux camps affirmant : « God is on our side ». Adoptée en 1956, la devise officielle des États-Unis, « In God We Trust », n’est pas très éloignée. Elle figure sur tous les billets en dollars américains. Et que dire de « Allāhu akbar » (« Dieu est le plus grand »), musulman, à l’origine prière, transformé en appel au combat, loin de son sens spirituel.
Qui n’a pas pensé que déclarer une guerre en brandissant l’étendard de sa religion, ou en mettant un dieu dans sa poche, appartenait à un passé révolu ? Et voilà que l’accaparement de Dieu revient au centre des justifications de l’énorme crise planétaire que nous vivons depuis quelques semaines. Dieu veut-il la guerre ?, se demande Stephan Grawez dans ce numéro, p.p. 8-9. Car, encore aujourd’hui, certains s’approprient le nom de Dieu pour justifier des interventions militaires.
Pourtant, affirmer que Dieu est de son côté n’a aucun sens théologique, et cela bien au-delà des religions du Livre. Cette formule suppose que le divin puisse être enrôlé dans un camp humain, comme un allié dans un conflit. Or, dès les traditions religieuses les plus anciennes, le divin est pensé comme ce qui dépasse, ordonne ou traverse le monde : non pas une force que l’on possède, mais une réalité qui déborde les intérêts particuliers. Les dieux protecteurs antiques étaient liés à un ordre supérieur qui excédait toute cause humaine. Les monothéismes ont radicalisé l’idée. L’Ancien Testament confirme que Dieu n’est jamais acquis. Dans le Livre de Josué (5, 13-14), à la question d’un chef de guerre — « Es-tu des nôtres ou de nos ennemis ? » — la réponse est sans ambiguïté : « Non, mais je suis le chef de l’armée du Seigneur ». Le divin échappe à toute logique de camp. Jésus ira plus loin, refusant toute appropriation partisane et appelant à aimer ses ennemis.
« Dieu est avec nous » sacralise une cause particulière comme si elle coïncidait avec la justice elle-même. C’est une affirmation profondément projective. L’agnostique le confirme, lui qui dira plutôt : nos choix sont-ils justes en eux-mêmes, indépendamment de toute caution divine ? Et, pour ceux qui croient en lui, ce n’est jamais Dieu qui change de camp. Ce sont les humains qui projettent Dieu dans le leur.
Frédéric Antoine, Rédacteur en chef
