LA MARCHE POUR LA PAIX, CINQUIÈME ÉPISODE : UNE AUTRICHE ACCUEILLANTE, ET PUIS LA SLOVÉNIE AVANT LA BOSNIE-HERZÉGOVINE

LA MARCHE POUR LA PAIX, CINQUIÈME ÉPISODE : UNE AUTRICHE ACCUEILLANTE, ET PUIS LA SLOVÉNIE AVANT LA BOSNIE-HERZÉGOVINE

À l’heure où juillet 2026 illustre le nouveau visage de l’alarme climatique, à l’heure des feux cauchemardesques, des inondations meurtrières ou des températures impensables, les pèlerins creusent leur propre rapport à la nature, inventent des langues fraternelles et se relient à l’eau rencontrée et à ses nombreux visages. Ils sont aux trois-quarts de leur périple. C’est un laboratoire.

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Publié le

17 août 2026

· Mis à jour le

17 août 2026
Un drapeau de pèlerinage avec des Candaux de plusieurs couleurs
© Pèlerins de la paix

Au niveau de la nature, c’est vraiment l’eau qui marque cet épisode. Elle soulage les pèlerines et pèlerins. Presque chaque jour, le groupe y plonge d’une manière ou d’une autre. Ces baignades quotidiennes revigorent les corps et les esprits, tout en les nettoyant. Cette symbolique baptismale est signifiante et souligne l’importance d’un dépouillement que chacune et chacun vit à sa propre manière et en totale liberté. Discrètes métamorphoses.

Il leur faut jongler entre le romanche, l’allemand, l’italien, le néerlandais, le français, l’ukrainien, le slovène et les langages improvisés en route où le plus important demeure l’échange fraternel et la rencontre au-delà des opinions tranchées. Confrontés à plusieurs langues qu’ils ne maîtrisent pas, ils sont heureux des liens de cœur tissés avec les habitants. Adrien témoigne avec finesse de ce vécu : « Un dialogue de qualité n’est-il pas nécessaire sur le chemin de la paix ? Il serait plus simple de garder le français ou d’opter pour l’anglais, mais la simplification et la rapidité ne font pas toujours partie des choix de ce pèlerinage. La complexité renferme parfois de la beauté. Nous tentons de préserver cette beauté. Car elle cache un mouvement de vie. Nous tentons de dépasser la langue pour laisser advenir un langage, celui que nous cherchons dans notre mouvement à travers l’Europe. Celui de l’amour. Celui du silence. Celui du chant et de la danse. Des rires et des sourires. Celui de la paix. Oui, la paix est un langage que nul humain n’est incapable d’apprendre. » 

Si, dans ces chroniques, L’appel fait ressortir quelques visages ou rencontres plutôt que d’autres, c’est pour leur force symbolique et nourrissante. Elles condensent une multitude d’autres vécus et les honorent sans pouvoir en ces lignes les nommer. 

D’abord quitter l’Italie en chantant Bella Ciao, la remercier pour les paysages rencontrés, pour les fontaines, la terre nourricière, les soins des habitants, les vergers, la puissance des Dolomites, la générosité vigneronne de Sigmund ou les balcons fleuris. L’Autriche ouvre vraiment les bras aux pèlerins lorsqu’elle capte l’âme du projet. Son universalité. Et c’est paradoxal de vivre un si bel accueil chez des personnes aux idées souvent traditionnelles et qui se sentent en sécurité s’il n’y a pas trop de “mélanges de nationalités”. Preuve ici aussi qu’au-delà des préjugés, la rencontre peut surgir si les regards se croisent en transparence. Une improbable alchimie d’ouverture-fermeture peut éclore et c’est riche d’espérance. 

On rencontre alors une femme autrichienne qui ouvre son jardin. Bouleversée par le projet, elle passe une soirée au cœur du groupe et le cercle de parole est aussi son cercle pour un instant béni. Ces attitudes et jaillissements qui émergent du projet lui-même ont été abordés dans un enseignement donné par Frère Étienne de Wavreumont en préparation du pèlerinage (le lien audio est donné en fin de chronique). En Autriche, le groupe retrouve des pèlerins de la première heure qui récidivent avec bonheur. À la frontière, une camionnette venue de Flandre mène au groupe Steven qui travaille dans un CPAS en aidant des personnes à faire le point et réorienter leur vie lors de temps charnières. 

LE TÉMOIGNAGE DE TATIANA

Il arrive accompagné de Nicholas et de Tatiana qui est Ukrainienne et parle flamand. Ces trois compagnons de route et de sens trouveront leur place particulière au sein du projet. Nikita confirme la force de cette rencontre : « La présence de Tatiana au sein du pèlerinage fut une bénédiction. À Hermagor, au cercle de parole du soir, elle nous a partagé que lors d’une de nos pauses silencieuses de l’après-midi, elle s’était assoupie. Elle fut réveillée par l’odeur de l’herbe et celle de la forêt. Elle se croyait de retour en Ukraine. Elle s’exprima alors avec quelques mots de flamand et l’aide de Google translate pour évoquer le chemin que chacun doit parcourir avant de revenir à la maison. Il y avait quelque chose de poignant dans son témoignage. Après son départ, elle nous a envoyé un message traduit en français qui nous toucha au cœur. Il nommait son ressenti, comme le nôtre et celui de Steven et Nicholas. Ses mots furent : « J’emporte dans mon cœur quelque chose de grand, de vivant et rempli d’amour. » »

Pratiquement, il s’agit de vérifier les tentes qui claquent durant les nuits de grand vent ou d’orage et s’endormir lourdement au moment où la Belgique affronte les États-Unis à Seattle au milieu de la nuit. (Nicholas aura tout de même marché auparavant avec le maillot des Rode Duivels). En avançant sans cesse, le groupe vit une dynamique de transformation puissante. Son dialogue est constant avec la nature, ses fruits, ses rivières, ses cascades, ses rafales, ses trombes d’eau, mais aussi ses hêtres, chênes, épicéas ou pins. Les pèlerins et pèlerines observent ces arbres certainement touchés, eux aussi, par les brûlures de leurs frères. Alors les paroles de Rûmi citées dans leurs orientations font comprendre que l’on est invité à accueillir avec tendresse le sombre comme le lumineux : « Au-delà du bien et du mal existe un jardin, c’est là que je te rencontrerai. »

Cette partie du pèlerinage en Autriche et en Slovénie est notamment caractérisée par le côté intergénérationnel progressif du groupe. Pas mal de jeunes de 25-30 ans et un enfant, Taddeo, âgé de 10 ans, qui demande à le rejoindre pour plusieurs jours depuis ce qu’il a ressenti le 1er mai, au moment du lancement collectif à Orval où il a déjà marché vaillamment. Débrouillard, il s’est préparé au mieux à rejoindre les grands en répétant dans son jardin plusieurs fois le montage de sa propre tente. Souvent fier et digne porteur du bâton des pèlerins, il n’oubliera pas cette prodigieuse initiation. 

Malgré la très grande fatigue qui se fait sentir chez celles et ceux qui marchent depuis longtemps – certains depuis le 1er mai –, le chemin leur enseigne bien plus que les kilomètres. En évoquant le lac de Bled et sa beauté presqu’irréelle ou le contraste entre les lieux de silence et l’agitation des places touristiques, Catherine le souligne dans son témoignage : « Notre regard a changé au milieu de l’eau où nous nous sommes baignés. J’ai réalisé que la beauté ne naît pas seulement de ce que l’on contemple, mais de la manière dont on choisit d’y entrer. La confiance, l’harmonie, le pardon, la beauté… Peut-être que le chemin nous apprend simplement à entrer dans le monde autrement. »

LA SLOVÉNIE ET QUELQUES JEUNES

Dans le souffle bienfaisant des plaines slovènes, le groupe est maintenant composé de 30 à 32 personnes ! Ce nombre donne une force tranquille à la marche et à l’ambiance. Ce n’est pas mieux ou plus, mais c’est différent et fort à vivre dans l’organisation pratique. Les courses sont soudainement pantagruéliques et les caissières des magasins se fatiguent de pointer ses multiples caddies en file indienne ! C’est un problème si l’on perd ou égare, par exemple, la cuillère géante qui prépare les plats de nourriture…

On parle moins vu la question de la langue et les rencontres se passent assez naturellement à des niveaux plus intérieurs. Souvent inattendues, elles offrent au groupe la gentillesse et l’ouverture incarnées par des jeunes. La jeune adolescente Taja, au volant de son tracteur, accepte sans hésitation que l’on installe le camp sur ses terres, avant d’aller recevoir la confirmation paternelle. Un beau lien se tisse avec Lydia, son mari et leurs enfants. 

Un scénario semblable avec ces trois jeunes de 10, 12 et 17 ans qui accueillent le groupe au bord d’un lac de montagne dans une contrée sauvage. « Avec une confiante inspirante et le cœur grand ouvert. Ces trois jeunes rencontrés disent « Oui ! » spontanément à plus de trente personnes qui viennent à leur rencontre. Ils parlent un peu anglais et l’on comprend qu’ils vont demander à leurs parents si le oui se concrétise. » La rencontre qui suit avec le grand-père slovène est magnifique. « Les jeunes avaient pressenti que leur grand-père serait touché. L’homme âgé nous offre une grande cuillère en bois sculptée par ses soins. Nous sommes sidérés de cette synchronicité souriante. Il voit notre étonnement et nous en offre plusieurs. C’est biblique ! », commente Nikita Stampa.

SILENCIEUX MAIS NON MUETS

Déjà rencontré à Silandro, dans le Tyrol italien, Roland, Italien germanophone, les a rejoints pour poursuivre la forte connexion initiée plus tôt. Il marchera avec eux trois semaines ou plus. À Silandro, il avait inscrit un mantra indien sur les rubans du bâton de la paix au moment où un prêtre indien du Kerala avait écrit, lui, une parole évangélique. Encore une fois ils vivent un bousculement du temps et de l’espace. À Log Dragomer, il témoigne du lien fort avec la nature : « La pluie tombée pendant la nuit a humidifié la forêt et le tapis de feuilles sous nos pas. Aux premiers rayons du soleil, la nature qui nous entoure resplendit d’une fraîche limpidité. Tout au long de la montée vers la première crête se dressent des hêtres et chênes majestueux, témoins silencieux de notre passage. Silencieux mais non muets. Ils parlent une langue qui ne peut être entendue que dans le silence. Avec une généreuse disponibilité, ils répondent à notre propre silence. Ils nous ouvrent les portes de leur univers dont les vastes espaces baignés de lumière évoquent souvent les nefs d’une cathédrale tant les arbres y déploient leur grandeur majestueuse. Là, le temps s’écoule plus lentement et chacun de nos pas devient une prière silencieuse. »

Une autre aventure cocasse est celle de la perte de la boule gravée du bâton des pèlerins. Tombée dans une prairie parmi les vaches, elle est retrouvée de façon improbable. Il faut vivre ces instants pour en savourer la profondeur comme un regard indélébile et bienveillant qui accompagne le projet. 

Après 102 jours, 1353 kilomètres et 9 pays visités, rien n’est facile pour autant. Nikita insiste sur cet aspect de grande fatigue rencontrée chez certaines personnes : « Nous vivons de puissantes transformations et nous devons les intégrer au niveau du corps et des sentiments, et aussi au niveau plus profond de l’être. Laisser décanter est essentiel. Il est alors salutaire de pouvoir s’arrêter deux ou trois jours. Se mettre en retrait. Vivre une sorte de désert solitaire. De respiration. S’arrêter et puis revenir rejoindre le groupe. C’est important de laisser cette totale liberté à chacune et chacun. Nous y sommes attentifs. »

VISAGES DE LA PAIX

Ils arrivent déjà en Croatie et s’approchent de la Bosnie-Herzégovine. Sarajevo n’est plus très loin. Le pèlerinage entrera alors dans une autre dimension, celle des échos de temps sombres « qui résonnent jusqu’au cœur des forêts ». Ils fouleront les terres d’une guerre fratricide entre orthodoxes serbes et catholiques croates qui fut, insiste Nikita, « le théâtre il y a trente ans d’atrocités impensables auxquelles les êtres humains se livrent lorsqu’ils se laissent emporter par les forces des ténèbres qui les habitent et qui habitent le monde ».

Pour aller plus loin, la paix ce n’est pas uniquement l’absence de guerre. C’est autre chose. C’est plus fort. Le témoignage des pèlerines et pèlerins permet de l’envisager. Leurs propres visages et leurs efforts incarnent cet élan inspirant. Quelle est leur légitimité de marcher pour la paix eux qui, pour la plupart, n’ont jamais vécu la guerre dans leur chair ? Ils recevront d’ici peu des fragments de réponses dans le jardin et les larmes priantes de Hanka, noble dame de 86 ans. L’épisode suivant mettra la focale sur ces rencontres où chant, danse et prières tissent une espérance. Même si l’essentiel est le chemin, une grande émotion commence à se lever dans les cœurs à l’approche de Sarajevo. L’appel est honoré de pouvoir suivre ces traces lumineuses. 

Michel DESMARETS

Le lien audio de Frère Étienne de Wavreumont : drive.google.com/file/d/1K8zRPmjk8mIpBP2GSlfxyI1CHj237uye/view 

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Sur YouTube : youtube.com/@peacepilgrim-y1c?si=0M8VQzq-qieFm7ib 

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