Passeport : la fraternité à l’épreuve des frontières

Passeport : la fraternité à l’épreuve des frontières

Alexis Michalik est de retour à Bruxelles avec Passeport, un spectacle poignant sur le sort des migrants qui se massent dans la “jungle de Calais” en espérant pouvoir traverser la Manche.

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30 août 2026

· Mis à jour le

30 août 2026
Deux visages sur un fond bleu mauve
Issa et Lucas. Pour donner un visage aux migrants. © Théâtre le Public

Passeport conte une magnifique histoire, bouleversante et pleine d’humanité. Elle met en lumière le sort des migrants, notamment ceux qui se sont retrouvés dans la “jungle de Calais“, comme on appelait ce campement où ils s’étaient regroupés dans l’espoir de parvenir à atteindre l’Angleterre. Grâce à une fiction habilement construite, qui ménage son lot de surprises et de moments d’émotion, servie par une mise en scène cinématographique au rythme effréné, Alexis Michalik attire l’attention sur un trio d’hommes qui s’unissent pour tenter de s’en sortir.

Le personnage principal est Issa, un jeune migrant retrouvé amnésique dans la “jungle” après avoir été roué de coups. Il a tout oublié, jusqu’à son nom. La seule chose qui le relie à son passé est son passeport. Il est Érythréen et doit désormais se reconstruire et obtenir un droit de séjour en France. Il lui faut pour cela convaincre l’administration française qu’il était en danger dans son pays. Mais comment raconter son passé quand on a tout oublié ?

Dans le camp, il se lie d’amitié avec deux hommes. Ali est Syrien et professeur de littérature anglaise. Il sera d’un réel secours pour Issa, en tentant de lui inventer un passé crédible et en l’aidant à trouver les mots justes. Sa culture lui donne une dignité qui lui permet de se tenir debout. Arun, quant à lui, est un migrant indien. Il soutient Issa, l’aide à obtenir un emploi et à se faire, petit à petit, une place dans la société française. Avec des changements de décors et d’accessoires à vue, la pièce multiplie les lieux et les points de vue. Les scènes sont courtes et s’enchaînent à un rythme qui ne laisse jamais place à l’ennui.

L’ÉVEIL D’UNE CONSCIENCE

En miroir du parcours d’Issa, la pièce raconte celui de Lucas. Gendarme à Calais, il est un soldat consciencieux, chargé de faire respecter l’ordre public face à une population présentée comme une menace. Il prend son métier à cœur et pourtant, lui aussi est noir. Mais Français. Originaire de Mayotte, il a été adopté très jeune par une famille blanche conservatrice dont le père, Michel, répète les clichés véhiculés par l’extrême droite au sujet des migrants. Jamais il n’interroge son identité ni les ordres qui lui sont donnés, jusqu’à ce qu’il rencontre Jeanne, une journaliste d’origine malienne. C’est elle qui éveille sa conscience politique et contredit le père de Lucas lors d’un dîner mémorable. 

Michel est un ancien militaire qui se défend d’être raciste puisqu’il a lui-même adopté un enfant noir. Mais sa couleur de peau ne le gênait pas vu que Lucas était français. Quant à ceux qui s’exilent et trouvent refuge en France, c’est autre chose. À ses peurs, la jeune femme oppose des faits, des chiffres, des arguments rationnels. Elle démonte complètement le discours habituel de ceux qui refusent d’accueillir les migrants, en montrant qu’un pays comme la France ne peut s’en sortir économiquement sans eux. Parce que lorsque la liberté, l’égalité et la fraternité ne disent plus rien à personne, il faut bien parler économie.

LE POUVOIR DES HISTOIRES

Les sept comédiens jouent plusieurs rôles tour à tour. Un costume ou un accessoire, un accent, suffisent pour identifier chaque personnage. Menée tambour battant, cette pièce fait passer le spectateur par toute la palette des émotions. Elle parle au cœur tout autant qu’à la raison. Alexis Michalik a le sens du rythme, dans l’écriture comme dans la mise en scène, mais aussi des coups de théâtre et de la chute. En 2022, il était déjà venu au Théâtre Le Public présenter son Edmond qui plongeait le spectateur dans les coulisses supposées de l’écriture de Cyrano de Bergerac par Edmond Rostand. La pièce continue à se jouer à Paris et en est à plus de 2 200 représentations. 

Avec Intra Muros, également présenté à Bruxelles, il explorait l’univers carcéral. Dans Une histoire d’amour, il relatait la passion fulgurante qui naît entre deux femmes désireuses d’avoir un enfant grâce à la procréation médicalement assistée. Cet auteur a le don de s’emparer de sujets de société, parfois politiques, pour raconter de magnifiques histoires. Ses spectacles émeuvent, touchent en plein cœur et bousculent les idées reçues avec une force que peu de discours politiques égalent.

Le 10 juin dernier, le nouveau maire de Castres, élu du Rassemblement national (RN), parti d’extrême droite, a déprogrammé la pièce qui devait se jouer début de 2027 au Théâtre municipal. Selon lui, cette pièce ferait la promotion des clandestins et donnerait une image des forces de l’ordre qui ne correspond pas à celle qu’il a défendue pendant la campagne. Il souhaite que désormais l’argent public soit « dépensé correctement ». L’extrême droite n’a donc pas changé. Sous des habits plus respectables, elle continue à recourir aux mêmes méthodes, à commencer par la censure. Le RN est devenu le premier parti de France dont la devise est Liberté, égalité, fraternité. Et la devise d’un pays ne désigne-t-elle pas précisément un idéal à atteindre ? 

SE SENTIR PROCHE

Si ce n’est pas la première fois que des théâtres subissent des pressions de leurs élus, très ancrés à droite, pour ne pas programmer Passeport, c’est la première fois que cela arrive alors qu’elle figure dans le programme. Le jeune maire, nouvel élu du RN, prétend qu’aucun contrat n’avait encore été signé. Alexis Michalik parle de censure et d’un signal d’alerte. Ici l’affaire concerne une municipalité, mais qu’en sera-t-il à l’échelle régionale ou nationale, si le RN accède au pouvoir ? Il y voit un signe annonciateur de ce qui peut arriver. Cela lui rappelle les heures les plus sombres de l’histoire. Les attaques de Trump contre la culture, ou encore le salut nazi d’Elon Musk qui banalise ce geste sont autant de signaux d’alarme.

En Belgique aussi, la culture fait l’objet d’attaques de plus en plus frontales, de la part de certaines formations politiques. Il est donc urgent qu’Alexis Michalik, auteur et metteur en scène, encensé par la critique et adulé du public, puissent continuer à proposer ce spectacle, qui triomphe à Paris depuis plusieurs années. Il était temps qu’il arrive à Bruxelles avec une nouvelle distribution, rassemblant Charlotte Brihier, Afonso Blaise, Marwane El Boubsi, Tamara Kalvanda, Nabil Missoumi, Edson Pedro, et Guy Theunissen. Visiblement, il fait peur à l’extrême droite parce qu’elle emporte le spectateur dans son imaginaire, le plonge dans la peau de ses personnages et crée une proximité avec eux. Il devient alors difficile de ne pas se sentir proche, de ne pas se sentir concerné par le sort de ces pauvres gens que l’on croise dans la rue ou au feu rouge.

Jean BAUWIN

Passeport, d’Alexis Michalik, du 16/09 au 31/10, Théâtre le Public, rue Braemt 64-70 à 1210 Bruxelles. ☎ 0800.944.44  www.theatrelepublic.be.

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