Encyclique Magnifica Humanitas: Léon XIV veut désarmer l’IA
Encyclique Magnifica Humanitas: Léon XIV veut désarmer l’IA
L’Intelligence artificielle transforme en profondeur la vie humaine et pose de nouvelles questions éthiques, sociales et politiques. Dans sa première encyclique, Magnifica Humanitas, le pape Léon XIV appelle à préserver le primat de la personne, à protéger la dignité du travail et à préserver la liberté contre toute dépendance et toute marchandisation.
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Pour Léon XIV, l’Intelligence artificielle ne doit pas dominer l’humain. Dans Magnifica Humanitas, il présente, non pas une analyse de l’IA, mais « quelques éléments essentiels pour un discernement moral et social qui préserve le primat de la personne ». Tout en prenant soin d’ajouter : « Évitons les mots qui humilient et qui opposent. » Puis il invite à « désarmer l’IA, à l’empêcher de dominer l’humain ».
Ayant noté, avec son prédécesseur le pape François, que le paradigme technocratique réduit l’être humain à sa seule efficacité, Léon XIV appelle à redécouvrir, à travers la transformation numérique et une responsabilité partagée, la vérité comme bien commun, à protéger la dignité du travail ainsi qu’à préserver la liberté contre toute dépendance et toute marchandisation. Le pape se tourne aussi vers un terrain plus dramatique qu’est la guerre. Il prône « la civilisation de l’amour» introduite par Paul VI et l’interdépendance entre les peuples, plutôt que la culture du pouvoir et la force sans limites. Il invite à prier et espérer, comme il le fait encore dans ses conclusions, en se référant au Magnificat.
Publiée en mai dernier, l’encyclique Magnifica Humanitas a sans doute été l’apport le plus remarqué, dans l’Église catholique et au-delà, du début du pontificat du successeur américain de l’Argentin pape François.
Élu pape le 8 mai 2025, Léon XIV a présenté lui-même, en anglais, sa première encyclique, en présence de Christopher Olah, figure de la Silicon Valley et athée. Il l’a signée le 15 mai, jour où, en 1891, lors de la révolution industrielle, le pape Léon XIII avait publié l’encyclique Rerum Novarum, au sujet des « questions nouvelles » qui sont devenues la doctrine sociale de l’Église catholique.
POUR ET AVEC L’HUMANITÉ
Les encycliques sont des lettres adressées par les papes aux évêques d’une région ou du monde, mais destinées aux populations. Souvent longues, elles sont généralement peu diffusées. À l’exception, comme le relève le pape actuel, de Rerum Novarum, de l’encyclique Pour le Développement des Peuples de Paul VI en 1967 et de celle de François sur la sauvegarde de la Création, Laudato Si !, de François.
En introduction de la sienne, s’appuyant sur des images bibliques de Babel et de la reconstruction de Jérusalem après l’exode, Léon XIV écrit que « la magnifique humanité créée par Dieu se trouve face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble », souhaitant « entrer en dialogue avec tous les hommes et femmes ».
Vu que l’IA doit être comprise « comme une transformation qui interpelle de l’intérieur », il commence par retracer le cheminement de la doctrine sociale de l’Église catholique. Avant de successivement s’attarder sur ses fondements et principes du bien commun, sur la destination universelle des biens, sur la solidarité, la justice sociale et le développement intégral de l’homme.
BELLES APPRÉCIATIONS
Objet d’une infographie du Vatican, Magnifica Humanitas a été rapidement commentée positivement bien au-delà de l’Église catholique. Dans un article de six pagesintitulé « Nous ne croyons pas au même ciel, mais nous regardons le même monde », l’ancien ministre socialiste et agnostique Rudy Demotte dit avoir retrouvé une confiance obstinée dans la valeur de la personne humaine, tout en relevant des divergences concernant le fondement même de la dignité humaine, l’analyse du capitalisme et les dérives du pouvoir technocratique. Des divergences qui ne doivent pas masquer l’essentiel, notamment « d’abord que la limite n’est pas nécessairement un échec ». Selon lui, reconnaître les erreurs de l’Église catholique à propos de l’esclavage et des complicités du passé est, de la part de Léon XIV, une proposition de méthode pour mieux identifier celles qui s’annoncent.
Docteur en droit international, ancien député fédéral et ex-coprésident Écolo, le Hutois Samuel Cogolati estime que Léon XIV a publié le texte le plus humaniste de cette année sur le colonialisme numérique, à la suite de Léon XIII. L’actuel directeur de Caritas International Belgique a été marqué par les références au droit international, au mouvement des droits civiques aux États-Unis, à Mandela et à sa lutte contre l’apartheid et à Hannah Arendt au sujet du totalitarisme. Tout en pensant, lui aussi, à Gaza et au climato-scepticisme et en notant que « Léon XIV ne se contente pas de critiquer les excès du marché. Il attaque la racine. Le Produit intérieur brut (PIB) ne mesure pas la dignité. La croissance ne garantit pas la justice ».
Le site du Centre tricontinental (CETRI) publie de son côté une étude de l’encyclique par le sociologue Cristiano Parker, professeur à l’Université de Santiago et membre du conseil éditorial des Alternatives Sud du CETRI, où il est chercheur associé. Il espère que « Magnifica Humanitas bénéficiera de la plus large diffusion possible, tant sa contribution apparaît précieuse pour éclairer les choix auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée et pour orienter son avenir dans un monde en profonde mutation ». Chercheur postdoctoral en créativité computationnelle à l’Université de Liège, Ilan Manouach a, quant à lui, relevé, dans La Libre, que, si l’encyclique ne menace aucune fortune, « elle témoigne de la faillite universelle de toutes les autres institutions à produire un langage commun sur la transformation en cours ».
EN LIEN AVEC D’AUTRES APPORTS
Dans IA une question de démocratie, titre du numéro d’été de la revue En question-Sens & Engagement publiée par le Centre Avec, le père Marcel Rémond, directeur du Centre de recherche et d’actions sociales (CERAS) des jésuites à Paris, signale que c’est au pape François qu’on doit le premier document officiel catholique à propos de l’IA : Antiqua et Nova sorti en 2025. Il constate aussi qu’un autre texte, Quo vadis humanitas ?, publié par la Commission théologique internationale du Vatican, en février dernier, est passé inaperçu.
Dans l’éditorial du numéro du printemps de leurs Amitiés dominicaines, les Fraternités laïques dominicaines francophones relèvent eux que, si l’IA apporte beaucoup de facilités dans l’étude de la théologie et de l’exégèse biblique, « elle peut se tromper et surtout n’a pas l’expérience de la souffrance, de l’injustice, de la faim, du deuil ; elle est incapable d’une démarche de discernement, à fortiori de méditer, prier, célébrer, vivre fraternellement, aimer ».
Et alors qu’il apparaît qu’elle touche désormais la vie et l’avenir des gens et des peuples, l’IA a encore retenu l’attention de multiples experts durant l’été dernier à l’initiative de l’ONU à Genève, ainsi qu’après une rencontre tenue à Castel Gandolfo, résidence estivale des Papes. D’où est née la “Déclaration de Rome pour une paix désarmée et désarmante à l’ère de l’intelligence artificielle et des armes nucléaires.” Signé le 16 juillet par plus de deux cents prix Nobel, scientifiques, responsables politiques et chefs religieux, ce texte est basé sur quatre points clés : garder le contrôle humain, le désarmement, le bien commun numérique et la gouvernance mondiale.
Jacques BRIARD
DU PAPE LÉON XIV. Une première encyclique reconnue comme très humaine.
Le Centre tricontinental (CETRI) fête ce 17 septembre ses cinquante ans d’analyses et d’engagements, du tiers-monde au Sud global.
