Emma Defechereux : du burn-out au stand-up
Emma Defechereux : du burn-out au stand-up
Avec plus d’une centaine de scènes en à peine un an, la quadra wallonne s’est imposée comme l’un des nouveaux visages du stand-up belge francophone. Une aventure née au cœur d’un burn-out profond, où l’humour est devenu bien plus qu’un moyen de faire rire : une façon de se reconstruire.
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Juste avant de monter sur scène, Emmanuelle Defechereux, devenue Emma, se pose toujours la même question : pourquoi s’inflige-t-elle cela ? Pourquoi quitter le confort de l’ombre pour se retrouver seule sous les projecteurs ? « Ces dix minutes sont terribles », confie-t-elle. Puis viennent les premiers rires, les premiers échanges avec le public et l’adrénaline prend le relais. « À chaque fois, c’est comme un saut dans le vide. Mais une fois sur scène, tout change. » Le paradoxe est saisissant. Celle qui se définit introvertie raconte aujourd’hui sa vie devant des salles entières : son burn-out, son enfance compliquée, le harcèlement au travail ou encore ses angoisses. Autant de blessures devenues matière à rire.
L’HUMOUR COMME THÉRAPIE
Avant le stand-up, la native de Charleroi actuellement installée à Jupille-sur-Meuse a travaillé pendant près de vingt ans comme architecte d’intérieur. Un métier qu’elle aime, mais dont les conditions deviennent de plus en plus difficiles. « C’est un métier d’hommes. Il faut constamment prouver sa légitimité, tandis que les clients veulent toujours diminuer les budgets. » Peu à peu, l’épuisement s’installe, jusqu’au burn-out. Aujourd’hui, elle ignore encore si elle reviendra un jour à cette profession. À 43 ans, elle réfléchit à son avenir. Peut-être ouvrir un petit bar, un projet qui mêlerait décoration et humour. L’écriture a toujours fait partie de sa vie. Repérée grâce à ses publications humoristiques sur un groupe Facebook local, elle signe ensuite Les billets d’humeur d’Emma dans Vlan, avant de rejoindre la radio.
Après avoir débuté aux côtés de Walid dans Salut les copions sur la Première, elle anime aujourd’hui Le Break sur Équinoxe FM, une émission née au cœur même de sa période d’épuisement. « J’avais envie d’offrir aux gens un vrai break pendant deux heures. » Ironie du sort, c’est précisément au moment où tout semble vaciller que sa vie artistique commence à éclore. Mais c’est finalement un concours de stand-up organisé à Amay qui va bouleverser sa trajectoire. Sa première scène tourne au cauchemar. Victime d’un trou de mémoire lié à son état d’épuisement, elle perd complètement le fil de son texte. Prête à abandonner, elle change pourtant d’avis lorsqu’une spectatrice lui explique que sa fille introvertie a trouvé du courage dans cet échec assumé.
Emma recommence alors à écrire, sans filtre. Son introversion, son burn-out, son enfance marquée par les difficultés financières, la séparation de ses parents ou encore la violence paternelle deviennent les thèmes centraux de ses sketchs. L’humour lui permet de désamorcer les blessures et de les rendre universelles. Après les spectacles, de nombreux spectateurs viennent lui confier : « Vous avez raconté ma vie ! » C’est peut-être là le véritable pouvoir du stand-up : transformer l’intime en expérience collective.
UN FILTRE SUR L’EXISTENCE
Depuis ce premier concours, tout s’est accéléré. En moins d’un an, Emma Defechereux a enchaîné entre cent et cent vingt scènes en Belgique et en France. Ce rythme l’a obligée à apprendre très vite les codes d’un milieu que le grand public connaît encore peu. Le stand-up, ce n’est pas seulement “faire rire”. C’est écrire, tester, rater, recommencer. C’est accepter de jouer un soir devant une salle attentive et, le lendemain, face à quelques personnes distraites. C’est aussi apprivoiser le silence, ce moment redoutable où une blague ne déclenche rien. Emma l’a compris au fil des dates : chaque scène est une école. Certaines donnent confiance, d’autres ramènent à l’humilité. Mais toutes nourrissent le texte.
« On est tout le temps en remise en question. On observe ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, ce qu’il faut couper ou déplacer. Le stand up est un art vivant. » En effet, rien n’est jamais figé. Un sketch peut naître d’une contrariété, d’un souvenir, d’une discussion ou d’un moment de vie apparemment banal. Chez Emma, le quotidien constitue une réserve inépuisable de matière comique. Le stand-up agit comme un filtre posé sur l’existence : tout peut devenir une phrase, une chute, une scène. Tout cela exige énormément de temps et d’énergie, pour une rémunération dérisoire. « Les scènes ouvertes se déroulent souvent dans des bars ou de petites salles, avec une rétribution au chapeau. Le plus que j’ai gagné, c’est 150 euros. Mais parfois, on traverse une région entière pour repartir avec quatre ou cinq euros. »
UN MONDE DE PASSIONNÉS
Pour Emma, vivre du stand-up en Belgique reste très difficile. « Quand on aime vraiment ça, on continue. Ce n’est pas une question d’argent. C’est une question de passion. » Une passion qui occupe aujourd’hui une place considérable dans sa vie. « Avec mon compagnon, Max Jolly, qui est aussi humoriste, on se rend compte que 95% de notre temps tourne autour du stand-up. » Le couple analyse les spectacles, échange des idées, prend des notes en permanence et retravaille sans cesse les textes. Les réactions du public lui permettent d’affiner constamment son matériel. Longtemps marquée par son premier trou de mémoire, Emma a appris à maîtriser parfaitement ses textes avant de s’autoriser davantage d’improvisation. « J’ai aujourd’hui une trentaine de minutes de texte solide. Je peux compter dessus, et donc me laisser aller à plus d’interaction avec le public. » Si le milieu du stand-up est parfois présenté comme très concurrentiel, les humoristes nuancent. « Il y a de la concurrence, surtout dans les concours. Mais quand on trouve les bonnes personnes, on s’entraide énormément. »
Le couple a un partenariat avec le vignoble du Bois de Loë, à Aubel, où il organise régulièrement des soirées stand-up. Après le festival Divertiscène au mois d’août à Charleroi, un format de trente minutes partagé avec une autre artiste, un premier Open Mic est organisé le 9 octobre à Fléron en partenariat avec le service Culture de la commune. « Avec mon compagnon, nous préparons un projet original : un spectacle commun de trente minutes où chacun présentera ses sketchs tout en répondant aux piques de l’autre. On va jouer avec nos différences, notre histoire et les difficultés que rencontrent les couples. » L’événement pourrait devenir récurrent dès 2027 si le public répond présent. La jeune femme nourrit également un autre rêve : écrire un livre inspiré de son parcours, de son expérience de mère solo et de sa conviction que l’humour peut aider à traverser les épreuves. « J’aimerais aider les gens à dédramatiser certaines situations de la vie. »
Lorsqu’elle regarde le chemin parcouru, elle mesure le contraste. L’adolescente qui redoutait les exposés devant la classe est devenue une femme capable de raconter ses fragilités face à des inconnus. « Sur scène, je découvre parfois des facettes de moi-même en même temps que le public. » Peut-être est-ce là, la véritable renaissance d’Emma Defechereux : avoir transformé les blessures de son histoire en passerelles vers les autres. Et avoir découvert, au cœur même du burn-out, une voix qu’elle ne soupçonnait pas posséder.
Virginie STASSEN
Infos : instagram.com/emma_defechereux/ facebook.com/emmanuelle.defechereux

