La marche pour la paix, quatrième épisode : La Suisse puis l’Italie et bientôt l’Autriche, la caravane est à mi-chemin !
La marche pour la paix, quatrième épisode : La Suisse puis l’Italie et bientôt l’Autriche, la caravane est à mi-chemin !
Déjà 70 jours de marche, et près de 1000 kilomètres. Beauté des montagnes, cols, neige, lacs glacés et torrents… Inspirés par toutes ces « eaux qui coulent depuis les sommets », les pèlerines et pèlerins continuent d’apprendre à devenir ce qu’ils sont. Difficultés surmontées, passage d’un col, rencontres avec des femmes inspirantes, aides improbables et forces des témoignages.
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Entre grande chaleur et averses, le groupe traverse de multiples lieux de nature inspirants et passe « des ponts de toutes sortes ». Il est lent mais constant. Et s’il est parfois retardé, rien ne semble pouvoir l’arrêter, ouvert à l’imprévu, à l’inconfort et à l’incertitude. C’est dans l’ADN de ses dix orientations. Il se solidifie jour après jour et son noyau accueille régulièrement celles et ceux qui les rejoignent pour un temps. La nature leur offre ses arbres, ses prairies, ses montagnes et puis son eau qui coule sans cesse en rivières, cascades et torrents impétueux. Ils surgissent des sommets, charrient leur message invisible et compensent la chaleur parfois accablante.
« Animaux, arbres, fleurs et plantes sont nos compagnons et compagnes de chemin. Nous nous tiendrons souvent silencieux dans l’observation et l’écoute de ce que le vivant et les éléments ont à nous enseigner. Le pèlerinage est une occasion d’honorer les liens d’interdépendance qui unissent tous les êtres », raconte Nikita Stampa, coordinateur du projet. Tant d’images : un agriculteur, une chapelle, un pasteur, deux frères dans leur tour, un anniversaire à fêter au sein de cette petite communauté… Le but ici n’est pas de lister les étapes mais de capter une atmosphère concentrée en ce haïku : « Encore et encore – Dans l’athanor du silence – Ils marchent encore. »
À TRAVERS LES GRISONS
De petits bourgs en villages, entre pentes douces ou raides vers les hauteurs, le passage de la Suisse les marque à Schiers par ses vignobles, à S-charl dans la région de l’Engadine où la ferme de Sylvia leur offre un précieux temps de repos à l’entame de cette nouvelle semaine dans les Grisons. Et la chaleur qui est rude le long de la vive Thur où le chien Gus leur donne parfois des frayeurs par ses audaces. La chorale californienne rencontrée à Lü (lumière en romanche) sur l’alpage leur permet de tisser leurs voix. Et puis ce concert à la corne des alpes offert par leurs hôtes au pied de la grange qui les accueille. « Avec au loin la version suisse de Arunachala qui veille sur la caravane. »
Dans ces contrées du canton des Grisons, les églises sont épurées, soignées et ouvertes jour et nuit, offrant aux pèlerins de passage fraîcheur et recueillement. Et comme le souligne Bernard dans son témoignage sur le site, une acoustique extraordinaire pour leurs élans vocaux : « On traverse hameaux et villages qui offrent un charme fou, car depuis Suschs, chaque maison a son ornement spécifique dans les tons ocre et gris, et cela confère à l’ensemble une joyeuse harmonie. »Ils feront un cercle de gratitude pour quitter la splendide Suisse avant leur passage de frontière discret, par un sentier de randonnée, vers l’Italie.
UNE ARTISTE PALESTINIENNE
Dans le cloître de Silandro, un prêtre indien exprime que « l’amour vivant en soi est le fondement nécessaire à la paix ». Sur les coteaux les châtaigniers s’imposent et les vignes peu à peu apparaissent. À Bolzano, ils font la rencontre improbable d’une jeune Palestinienne sous le regard des Dolomites. « Marwa, est une jeune artiste palestinienne qui étudie le piano et dont les parents habitent près de Nazareth. Notre groupe partage avec elle une émotion profonde et nous mangeons et chantons ensemble, puis sa voix se mêle aux nôtres pour chanter la paix. Vient alors l’écoute de son témoignage et ce que cela lui fait, au milieu de sa peine et du génocide enduré, de rencontrer si fraternellement des pèlerins de la paix. Elle évoque l’idée de nous rejoindre quelques jours en Slovénie. Avant de nous quitter, elle nous offre une carte postale, une gravure de Nazareth, qui attendait son jour pour être offerte. »
Voilà deux mois que le groupe avance et, pour tous et toutes, c’est le moment de faire le point en regardant derrière, devant et au-dedans. « Ce pèlerinage est aussi pour chacune et chacun un temps de discernement pour qu’elle ou il puisse se connecter à son désir profond de contribuer à la guérison du monde dans la forme qui lui est propre. » Le bâton de la paix est déjà gonflé de mille et un souvenirs qui seront demain partagés pour le bien de tous. Ses rubans multicolores portent les intentions qui se succèdent. Quant aux dix orientations (voir le premier épisode), dont chacune est relue à l’aube, elles tournent en boucle comme un mantra aux dix visages ou comme une musique qui pénètre les corps et les cœurs.
Les personnes intéressées par le chemin parcouru et ses étapes en Suisse et en Italie pourront découvrir les photos, les résumés et quelques séquences filmées sur leur site à l’onglet “Nous suivre – Polarsteps”. Certains témoignages dévoilent aussi avec force et lucidité les difficultés rencontrées/surmontées (voir par exemple sur Polarsteps celui de Françoise publié sous l’onglet géographique Schlanders-Silandro après sept semaines de pèlerinage.).
AU PIED DU COL SOUS LE TIPI
Juste avant le Col de Susch, pour la toute première fois depuis le 1er mai, le groupe ne trouve pas d’accueil de fin de journée. L’épisode à lui seul a valeur d’enseignement, c’est une parabole offerte à l’interprétation libre de chacun. À Klosters, Marie et Adrien témoignent :« Ce fut une journée inoubliable. Après une nuit étoilée, réveil sous une petite bruine puis route vers les montagnes, les vraies, les hautes, les grandes dames que l’on apercevait depuis les hauteurs de la forêt noire. Depuis deux semaines, ces sommets blancs nous indiquaient comme des phares la direction à suivre en nous apprenant la patience. Ce soir, nous dormirons à leurs pieds. Demain, nous passerons le col ! Étienne nous partage le concept de la “joie parfaite”, la gioia perfetta : apprendre à maintenir une joie sereine et profonde indépendamment des circonstances extérieures. »
« On ne se doute pas que nous allons devoir la mettre en pratique incessamment sous peu ! Nous grimpons, et la puissance des rivières et des cascades qui dévalent les montagnes nous donne de la force. Nous arrivons heureux et détrempés au lieu de rendez-vous. Une tourbière au milieu des montagnes au pied d’un unique refuge qui, malgré nos essais, ne nous ouvrira pas ses portes. » Nikita revient lui aussi sur cet épisode à ses yeux d’une grande richesse : « La veille du col, après 2.000 mètres de dénivelé, nous sommes arrivés à 25, vêtements trempés et certains transis de froid, sans aucun réseau, au seul refuge, mais qui n’ouvrait que le lendemain de notre arrivée. Il n’y avait quasi pas de lieux où mettre nos tentes vu le sol spongieux. On a dû monter notre tipi (réservé pour réunir le groupe en cas de besoin) pour se poser et faire le point. Certains, comme moi, voulaient d’emblée, de façon opérationnelle, se mettre en recherche d’endroits proches pour les tentes. Et là, un jeune insiste sur l’importance – avant d’aller monter les tentes en urgence – de faire un cercle de parole ensemble dans le tipi fraîchement monté. Une autre jeune précise qu’il serait bénéfique de simplement se demander comment cela va, comment chacune et chacun se sent, maintenant. »
Nikita poursuit : « Nous faisions l’hypothèse que tout le monde se trouvait dans le même état, mais ce n’était pas du tout le cas. Les jeunes nous rappelaient là l’importance de l’intelligence collective, en fait. On a donc fait cette pause et, en écoutant chacun, on s’est rendu compte des différences de vécus en cet instant difficile. Certains très excités par la situation, d’autres très fragilisés ou désirant seulement la solitude et le repos au sec, d’autres encore qui découvraient pour la première fois la montagne et qui demandaient le réconfort des autres et s’apaisaient en écoutant le calme de certains. »
« C’était magnifique de sentir cette diversité et de ces ressentis du groupe pour poser des actes concrets. À partir de là, quelque chose de plus fort s’est tissé et une pacification joyeuse est revenue autour d’un potage bien chaud et d’une bouteille de Kirsch au sein du tipi. Cela a été un temps fort du pèlerinage au cœur de ce défi à se loger la veille du col. Ce processus très simple d’écoute collective, avant d’être dans l’opérationnel, permet un alignement collectif sur différents niveaux. Cela nous a du coup donné une belle énergie pour le col enneigé du lendemain. »
Après le col, arrivée des 25 pèlerins généreusement accueillis dans la tour du XVIe siècle du petit village de Sush (Engadine) chez Claudio, documentaliste qui a voyagé dans le monde entier, et son frère. Sur les hauteurs de Buchs, les “tisserands” (responsables de trouver chaque jour un logement) ont rencontré la douce Asha. Celle-ci ouvre la porte de son lieu inspirant où elle reçoit des femmes en perte de repères qui émergent de situations toxiques, d’abus, de domination et tentent de reprendre leur vie en main. Les pèlerins chantent sa prière pour la liberté : « We shall be known by the company we keep. »
Un temps puissant d’écoute du travail d’Asha et de prise de conscience du féminin si souvent blessé. Au départ du groupe, elle offre quelques épices in extremis : « Vous n’imaginez pas le cadeau que vous m’avez fait d’être là, c’est si important pour moi de voir un groupe mixte de femmes et d’hommes en chemin présents dans cette salle qui ne voit que des femmes blessées par des hommes et un masculin abusif et toxique contre lequel elles doivent se dresser. C’est une bénédiction pour mon travail, cette rencontre du féminin et du masculin qui marchent ensemble en travail d’harmonie. » Sa paroleconfirme le sens de leur dixième orientation reliée au verset 13,3 de l’Évangile de Mathieu. Voici que le semeur est sorti pour semer. En s’engageant sur ce chemin de paix, les pèlerins et pèlerines sortent pour semer, mais aussi pour « se laisser ensemencer » par les rencontres.
PÉTRA OU LA BLESSURE TRANSFORMÉE
Sur les hauteurs de Prato Alto Stelvio (le sud Tyrol), après cinq heures de recherche, l’hôtesse du soir est un exemple de résilience et de générosité. Enfant, Pétra a perdu son père quand elle avait quatre ans, sa sœur trois et son frère cinq. Touchée par l’aide apportée par les villageois lorsqu’ils étaient démunis et sans argent, elle décide qu’elle rendra un jour la pareille aux plus pauvres. À 30 ans, la découverte du travail de mère Teresa dans un film lui donne sa “vision”. Elle quitte son travail et part à Calcutta où elle œuvre depuis 23 ans pour apporter l’espoir aux enfants. Plus Autrichienne qu’Italienne, elle accueille le groupe dans un champ près de sa maison d’enfance toujours en construction et revient peu après avec des pizzas pour les pèlerins. Pétra lance au groupe avec son énergie inébranlable : « Chacun d’entre nous peut être une petite lumière et c’est en cela que l’on peut œuvrer pour la paix. »Le lendemain, très tôt,elle apporte au groupe un plateau de croissants et autres petits pains, des tomates mozzarella, du fromage, du yogourt maison aux céréales et même des tasses de café qu’elle vient d’aller chercher chez son frère qui tient un hôtel en contrebas !
Nikita parle de la “métaphore du torrent” donnant une impression de liberté puissante dans une grande contrainte liée au cadre lui-même de la nature. « C’est pareil pour notre communauté en marche qui s’est donné un coutumier exigeant. Nos pentes à nous, ce sont nos dix orientations qui nous emmènent. Ce cadre canalise nos énergies. Paradoxe de cette liberté au cœur des contraintes acceptées. Consentir à l’obligation de la vie dans sa profondeur c’est la liberté. Contenu dans ses berges – obligé par la pente – Le torrent est libre. »
Ce projet concret et ses dix orientations universelles (voir leur site) interrogent sur ce qui fait la paix, sa force, sa manifestation ; la beauté de son incarnation. Il ne s’agit pas d’une définition théorique ou métaphysique à cerner mais d’une intention collective à incarner. Pour les pèlerines et pèlerins, leur perception du temps se modifie au fil des semaines. Et chaque dimanche, au moment des départs et des arrivées, ce tissage d’au revoir et de bienvenue forme des rythmes qui s’entrecroisent. Le “temps Kaïros” du pèlerinage s’écoule pas à pas avec sa gravité joyeuse et se tisse généreusement au “temps chronos” géopolitique de l’actualité et de ses narratifs qui jouent à la guerre et au pouvoir, comme un enfant qui s’effraie devant l’altérité.
Michel DESMARETS
Le site du projet : pelerinsdelapaix.com/
Suivre les pèlerins sur Polarsteps : polarsteps.com/PeacePilgrims
Sur YouTube : youtube.com/@peacepilgrim-y1c?si=0M8VQzq-qieFm7ib
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