L’art amateur : tous capable de créer et de s’exprimer

L’art amateur : tous capable de créer et de s’exprimer

À La Baraque à Louvain-la-Neuve, comme dans les 130 Centres d’Expression et de Créativité (CEC) wallons et bruxellois, un public non initié peut s’exercer à une palette de disciplines artistiques. Chacun possède en lui une fibre créatrice à développer pour être acteur – et pas seulement consommateur – de culture.

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Publié le

28 août 2026

· Mis à jour le

28 août 2026
Une femme en train de faire de l'art
© Stephan GRAWEZ

Un artiste sommeille-t-il en chaque être humain  ? Monter sur scène, donner la réplique ? Façonner de la terre glaise ? Tenir un pinceau ? Pousser la chansonnette dans une chorale ? Sculpter divers matériaux ? S’exprimer par la danse ? Ou encore créer par l’image ? Toutes ces disciplines – et bien d’autres – constituent le terreau des CEC (Centres d’Expression de Créativité). « La pratique d’un CEC, c’est amener les personnes à travailler une discipline artistique tout en se posant des questions sur le monde, sur eux-mêmes et sur leur relation au monde, explique Isabelle Gillard, directrice de la Fédération Incidence, qui regroupe ces centres. C’est la dimension de citoyenneté qui est articulée avec une démarche artistique : comment puis-je agir sur le monde à travers la découverte, l’initiation et la pratique plus ou moins maîtrisée d’une ou plusieurs disciplines artistiques. »

Encadrés par des animateurs artistiques, ces ateliers proposent un soutien pédagogique au groupe de participants. « En CEC, on n’est jamais tout seul, c’est d’abord en collectif. L’objectif est d’amener les gens – via l’expérience du groupe – à expérimenter une ou plusieurs disciplines pour en fait matérialiser leurs questionnements, leurs témoignages. Leur origine est aussi très diverse. Certains CEC sont issus d’artistes, de sculpteurs, de musiciens… qui voulaient vivre de leur art en plus que d’être des prestataires et des créateurs. Ils ont construit des ateliers autour d’eux. D’autres CEC sont plutôt nés d’associations œuvrant dans les domaines du social, de la cohésion sociale, du vivre-ensemble, de la grande pauvreté… Ils ont mobilisé l’outillage artistique pour pouvoir travailler de manière plus sensible des questions autour de difficultés sociales ou économiques, de fractures. »

CHAOS LIBÉRATEUR

Certains agissent en milieu précarisé, comme Lutte Solidarité Travail à Namur et Andenne ou Le Courant d’Air à Bressoux, ou avec des personnes porteuses de handicap, comme le CREAHM à Liège. La plupart s’ouvrent à tous les publics. La coloration du travail peut donc s’avérer très différente selon les situations. À Louvain-la-Neuve, le projet de La Baraque remonte aux années 70. « Des artistes avaient repris le hangar d’une ancienne ferme et l’avaient aménagé, rembobine Pomme Richard, directrice artistique et pédagogique. En 2010, quelques difficultés sont apparues et le projet a failli péricliter. Mais des acteurs locaux (UCL Culture, le Centre culturel d’Ottignies et celui du Brabant wallon) ont relancé la machine. » En 2015, une équipe est progressivement reconstituée, d’abord avec une nouvelle coordinatrice générale, Fanny Hancisse. Ensuite, Pomme est engagée fin 2015. 

« Le tout premier projet qu’on a mené ici, c’était avecUn Toit, Un Cœur, une petite ASBL locale qui accueille des personnes en situation de rue. En parallèle aussi, on s’est dit qu’il fallait absolument faire vivre rapidement le bâtiment. Et donc, des ateliers d’artistes ont été installés. Puis des stages pour enfants mis sur pied ». Étape par étape La Baraque renaît, avec une programmation plus étoffée dès 2017. « C’est à cette période que l’on rédige le manifeste », se souvient Pomme Richard, trop modeste pour dire que le texte est de sa plume. On peut y lire : « Dans un monde où l’apprentissage est normé, nous reprenons le droit à l’exploration. À la spontanéité créatrice, comme au chaos libérateur. »

DANSE, CÉRAMIQUE, BD…

Avec quatre personnes dans des fonctions de coordination et de gestion et un pool d’une douzaine d’animateurs artistiques (dont certains vacataires), La Baraque offre aujourd’hui un large éventail d’activités pour adultes, ados et enfants. Toute l’année et durant les congés scolaires. Le projet est également très ouvert sur son environnement. « Au-delà de nos activités propres, on accueille Périsphère, un centre de jour pour jeunes en décrochage scolaire, ainsi que d’autres associations qu’on héberge de près ou de loin. On loue aussi des locaux à l’Académie d’Ottignies, à Court-Saint-Étienne, au lycée Martin V à LLN… » Les collaborations sont aussi nombreuses, comme avec le CEC Mouvance qui anime l’atelier danse de La Baraque.

La fréquentation au CEC La Baraque pour l’année 2025, ce sont 2 885 participants distincts. Et un total de 2 559 heures d’activités. « Il y a plus d’adultes aux ateliers hebdomadaires et plus d’enfants aux stages lors des congés scolaires, poursuit Pomme Richard. Nous avons également des propositions en famille, comme des petits week-ends workshops. Cela fonctionne très bien. Comme pour les ados, qui constituent un des publics importants chez nous, surtout en arts plastiques et en bande dessinée. Il y a un vrai petit groupe BD qui est là depuis un petit temps, très impliqué. Je pense que, maintenant, de manière générale, les gens identifient mieux ce que l’on propose et ils savent pourquoi ils s’inscrivent chez nous. On a évidemment encore des petits recadrages à faire. »

INDIVIDUEL ET COLLECTIF

Parmi ces recadrages, l’atelier céramique est un bel exemple de ce qu’il peut se jouer en CEC.  « Il est fort demandé, avec au moins 50 personnes qui passent par semaine. Il y a là un vrai enjeu pour nous. Comme c’est un médium hyper à la mode, les gens souhaitent produire.On est vraiment à mi-chemin entre art et artisanat. Je comprends très bien pourquoi ils ont envie de faire de l’utilitaire, mais on n’est pas un atelier de production. Au début, on n’était peut-être pas très ouvert à ce qu’un participant façonne sa tasse et reparte avec. Puis, à un moment, on s’est dit qu’être fermé à cela est ridicule parce que, en soi, c’est aussi une première introduction, une amorce. Même si les gens ne se rendent pas toujours compte qu’en deux heures, ils ne vont pas obtenir des résultats incroyables. »

La coordinatrice pédagogique reste attentive à garder un certain cap. Pour cela, le travail au travers d’une thématique s’avère essentiel. « En fait, elle va me porter toute l’année dans ce que je vais proposer. Cette année, par exemple, avecSage et Sauvage”, cela a débouché sur une exposition collective des ateliers hebdomadaires. Au début d’année, je fournis un dossier à tous nos animateurs avec des inspirations sur la thématique. En janvier, nous organisons traditionnellement une conférence donnée par Christophe Veys, directeur du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée. Généralement, à partir des semaines interateliers qui ont lieu autour de mars, on fournit aussi une valise avec des livres, des jeux qui vont permettre aux participants de faire des tests. » 

Une dimension expérimentale et collective sur laquelle insiste Isabelle Gillard : « Commencer à discuter, à voir sur quoi on va travailler est une démarche essentielle. Elle n’empêche pas des œuvres individuelles. Parfois, pour mieux maîtriser une technique, il vaut mieux être tout seul dans son coin. La différence avec les académies est pourtant réelle, ce n’est pas un cursus de maîtrise artistique de plus ou moins haut niveau, sur lequel on est évalué ou sanctionné. On observe même que des gens passés par des académies, avec une certaine maîtrise technique, viennent dans les CEC pour cet aspect plus expérimental et collectif. »

BOUTS DE FICELLE

Pour faire fonctionner leur boutique, les CEC sont cependant sous-financés. Ils peuvent recevoir entre 5 000 et 30 000 euros selon la catégorie de reconnaissance établie par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), en fonction du nombre d’heures d’ateliers par an et du nombre de participants inscrits. Une difficulté relevée par Isabelle Gillard : « Nous sommes sous-financés. Le cahier de charges – quantitatif et qualitatif – est très exigeant. Et l’ambition politique du décret est elle aussi extrêmement exigeante. Tout le monde est d’accord de conserver cette ambition. Par contre, les moyens sont ridicules pour effectuer le travail attendu. Personne ne travaille avec ça. Et pour l’emploi, il manque près de cinq millions d’euros. Les CEC sont tiraillés entre le souci de respecter le cadre de reconnaissance et la lourdeur administrative exigée. Gérer une ASBL de petite taille est souvent compliqué. Les contraintes venant du fédéral (impôt des sociétés étendues aux ASBL) et de l’Europe (système de paiement Peppol) complexifient la gestion. Nous demandons aussi une simplification administrative à la FWB. »

Et cela sans compter les concurrences internes entre les financements de la FWB. Deux ou trois projets ponctuels rentrés dans le cadre du Parcours Éducatif Culturel et Artistique (PECA, qui finance la culture à l’école) donnent souvent plus de moyens qu’une reconnaissance structurelle annuelle de base d’un CEC modeste. « On est habitué à fonctionner avec des bouts de ficelle, confirme Pomme Richard. On ne peut pas vivre avec les subsides de la FWB. » Reste alors la politique des prix demandés aux participants, tout en conservant un souci d’accessibilité. « Nous adaptons nos tarifs en trois catégories : le prix juste, le prix solidaire et le prix minimum. Nous avons aussi accès à Article 27, qui aide les personnes fragilisées. » Les défis ne manquent donc pas pour le secteur des CEC, qui fête ses 50 ans cette année. Reste à voir si la créativité de cet évènement et la mobilisation qu’il générera seront à la hauteur face aux nombreuses interrogations qui traversent les acteurs de terrain. 

Stephan GRAWEZ

ateliers-la-baraque.be

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