Le paradoxe du bonheur
Le paradoxe du bonheur
Vouloir être heureux chaque jour reviendrait à demander au ciel de rester bleu toute l’année.
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« J’ai tout ce dont on peut rêver… et pourtant je suis malheureux. » Cette phrase, tirée du roman L’Élégance du hérisson de Muriel Barbery, possède une force étonnante. Elle résume à elle seule l’un des grands paradoxes de notre époque : comment peut-on disposer de tout ce qui est censé rendre heureux et éprouver malgré tout un sentiment de vide ?
Nous vivons dans une société, du moins dans la belle partie de notre monde, qui ne manque pas de grand-chose. Les progrès techniques nous facilitent la vie et les loisirs sont à portée de clic. Nous avons appris à gagner du temps, mais nous ne savons plus toujours quoi en faire. Nous possédons davantage que les générations précédentes, sans avoir pour autant le sentiment d’être plus heureux. À force de frustrations, de courir après ce qui nous manque, de listes de vœux interminables, nous finissons par ne plus voir ce que nous possédons déjà. Dès qu’un objectif est atteint, un autre apparaît : une promotion en appelle une autre ; les vacances d’hier deviennent la routine d’aujourd’hui ; notre regard est constamment attiré vers l’horizon. Le bonheur nous attendrait-il toujours un peu plus loin ?
HEUREUX À TOUT PRIX
Notre époque nous souffle aussi qu’il faudrait non seulement être heureux, mais le montrer. Afficher une vie réussie, des vacances idéales, une famille parfaite, un quotidien épanoui. Et pourtant, lorsque le mal-être s’invite il arrive avec une émotion redoutable : la culpabilité. Pourquoi suis-je malheureux alors que j’ai tout et même plus ? Se pourrait-il que le bonheur se nourrisse d’autre chose que de la quantité de biens que nous accumulons ? Du sentiment d’être à sa place, par exemple. D’aimer et d’être aimé. De poursuivre un projet qui donne du sens. Car si les objets améliorent le confort, ils ne remplacent ni une présence, ni une écoute, ni une raison de se lever le matin.
REMPLIR SA VIE
Plaisir versus bonheur, deux mots que j’aime mettre dos au mur, l’un à côté de l’autre, et les disséquer au scalpel jusqu’à ce qu’ils aient révélé leur ADN. L’un surgit, nous réjouit, puis s’efface. L’autre ressemble davantage à une musique de fond. Il fait moins de bruit, ne cherche pas les applaudissements et se love dans les relations sincères et la confiance, dans ces petits instants qui paraissent insignifiants lorsqu’ils arrivent, mais qui deviennent précieux lorsqu’on les regarde avec un peu de recul.
La vie nous aurait-elle promis un bonheur permanent ? Pas du tout. Chacun marche son chemin en alternant les joies et les peines, les réussites et les doutes. Vouloir être heureux chaque jour reviendrait à demander au ciel de rester bleu toute l’année. Les averses ne sont pas des erreurs de parcours, elles sont les arrosoirs qui font pousser nos fruits et nos légumes.
C’est d’ailleurs ce que suggère, en filigrane, L’Élégance du hérisson. Derrière une existence discrète, presque invisible, ce ne sont ni les apparences ni les possessions qui ouvrent la porte à l’apaisement, mais la rencontre, la culture, la beauté des choses simples et le lien retrouvé avec les autres. Comme si le bonheur préférait les chemins de traverse aux autoroutes de la réussite. L’essentiel n’a jamais figuré sur une liste de courses, vous en conviendrez. Alors, lorsque quelqu’un murmure : « J’ai tout ce dont on peut rêver… et pourtant je suis malheureux », il exprime une vérité que beaucoup n’osent pas avouer : on peut remplir sa maison sans remplir sa vie.
Josiane WOLF
Auteure, conférencière

