Salomé Saqué : informer pour résister

Salomé Saqué : informer pour résister

À trente ans, la journaliste française Salomé Saqué s’est imposée dans le débat sur la montée de l’extrême droite. Docteure honoris causa de l’UCLouvain et autrice de Résister, elle affirme que le journalisme reste un outil essentiel de résistance démocratique.

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Publié le

30 mars 2026

· Mis à jour le

31 mars 2026
Salomé Saquer devant un mur UCLouvain
© A.Delsoir / UCLouvain

« L’extrême droite cherche à saturer le débat public de déclarations fausses ou choquantes afin de brouiller la discussion collective. Elle veut ainsi enfermer une partie de la société dans des réalités parallèles où il devient impossible de débattre. Et, quand on n’est plus d’accord sur les faits, on ne peut plus discuter. » C’est contre cela que se bat Salomé Saqué, journaliste au média indépendant Blast, où elle dirige le pôle économie, et collaboratrice au bimestriel Socialter. Elle appartient à une génération de journalistes pour qui l’information n’est plus seulement un métier, mais d’abord un enjeu démocratique. En février dernier, l’UCLouvain lui a décerné le titre de docteure honoris causa, distinction rarement attribuée à une personnalité aussi jeune (le roi Baudouin l’avait reçu à 23 ans).

Son essai Résister, publié en 2024, est devenu un phénomène éditorial. Avec près de 350 000 exemplaires vendus en un an, il s’est imposé comme l’un des succès de l’édition pour un essai politique. Il est resté de longs mois dans les meilleures ventes en France et en Belgique. À Louvain-la-Neuve, l’Assemblée générale des étudiants en a même offert gratuitement un exemplaire à tout qui le souhaitait.

ON NE PEUT PLUS DISCUTER

À travers cet ouvrage, elle analyse les manières de parler, l’évolution du sens des mots et le rôle des médias dans la banalisation progressive des idées ultraréactionnaires. Elle montre comment des expressions répétées sans recul grappillent peu à peu la frontière de ce qui paraît acceptable et contribuent à déplacer le centre de gravité politique. Le danger, insiste-t-elle, ne réside pas uniquement dans les résultats électoraux, mais dans une transformation plus profonde de l’espace public. Dans l’offensive actuelle des mouvements d’extrême droite, elle voit une stratégie accompagnée d’attaques répétées contre la presse indépendante, les universités ou la recherche. C’est-à-dire contre tout ce qui produit du savoir. Dans pareil contexte, l’information devient un rempart fragile, mais indispensable.

L’extrême droite progresse lorsque se brouille la frontière entre information et opinion et que la discussion publique se transforme en affrontement émotionnel. Le travail journalistique doit alors être de rétablir un socle commun. « L’action nécessite de la lucidité », dit-elle. Elle souligne aussi la responsabilité, souvent inconfortable, des médias, car ils ne sont jamais neutres. « Les médias ne sont pas de simples relais. » Choisir un angle, une image ou une formulation revient déjà à orienter l’attention collective.

LA MÉTHODE JOURNALISTIQUE

Pour la journaliste, qui voit en Élise Lucé et son émission Cash Investigation sur France 2 des modèles, la pratique journalistique ne vise pas une chimérique vérité absolue. « Le journalisme ne repose pas sur une vérité proclamée, mais sur une méthode : trouver des sources fiables, recouper les informations, soumettre son travail à la critique et s’appuyer sur la recherche scientifique. Le journalisme revendique une méthodologie, une déontologie, une manière de faire qui nous permettent d’être d’accord sur certaines choses qui sont les plus proches de la vérité, des faits, de ce qui est vérifié. Mais qui peut être amené à évoluer. C’est l’inverse de la post-vérité, qui affirme sans accepter d’être remise en question. » Salomé Saqué considère dès lors que son rôle n’est pas d’inciter à voter dans un sens ou l’autre, mais d’aider chacun à comprendre les mécanismes à l’œuvre. 

Sa critique du traitement médiatique vise également le pessimisme ambiant. « On montre beaucoup l’arbre qui tombe, pas assez la forêt qui pousse. » Les journalistes gagneraient, selon elle, à rendre visibles les résistances : les juges indépendants, les archivistes protégeant des données publiques, les initiatives citoyennes ou les réseaux de solidarité. Le cas des élections législatives françaises de 2024, organisées alors qu’une victoire de l’extrême droite semblait acquise, en est un bon exemple. Des enquêtes locales, des prises de position publiques, des discussions familiales et la mobilisation de citoyens sans expérience militante ont finalement modifié la dynamique. « En quelques semaines, ce qui paraissait inévitable ne l’était plus. » La trajectoire politique, insiste-t-elle, reste toujours ouverte.

Pour Salomé Saqué, comprendre constitue déjà un acte politique. Les discours simplistes gagnent du terrain lorsque le monde paraît illisible. Le journaliste doit alors devenir un traducteur du réel capable de relier des faits dispersés, des évolutions longues et des expériences vécues. À ceux qui lui demandent comment agir, elle répond qu’il faut commencer par partager des informations fiables, soutenir une presse indépendante et échanger autour de soi. Elle plaide pour un financement public solide de l’information indépendante, comparable à celui de l’éducation ou de la santé, afin de garantir l’existence d’un véritable service public de l’information.

ÉGÉRIE MALGRÉ ELLE ?

Salomé Saqué semble être devenue l’égérie de la lutte contre l’extrême droite. Elle s’en défend, car, pour elle, le journalisme doit rester distinct de l’engagement partisan. La diffusion massive de Résister est parfois comparée à celle du Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, publié alors qu’il avait 93 ans, soit plus de trois fois son âge. Dans les deux cas, ces livres répondaient à une même attente : permettre aux jeunes générations de comprendre une époque perçue comme incertaine.

La visibilité de Salomé Saqué a un prix. Elle ne cache pas la violence quotidienne dont elle fait l’objet sur les réseaux sociaux, sauf sur LinkedIn. « J’y suis beaucoup moins harcelée, parce que là, les gens utilisent leur vrai nom. » Sur d’autres plateformes, les insultes et les campagnes de dénigrement sont fréquentes. Elle reconnaît que suivre en permanence les discours radicaux n’est pas simple tous les jours. Pour tenir, elle insiste sur l’importance du collectif : l’appui de la rédaction et des proches, les engagements partagés. « Prendre soin des siens, des gens qu’on aime. Parce que la résistance démocratique repose aussi sur ce qui relie les individus entre eux. S’inscrire dans quelque chose de collectif fait énormément de bien au moral. » Elle ajoute que ce qui la requinque est aussi le retour à la nature et faire des randonnées. « Je viens de l’Ardèche. C’est là que j’ai grandi. Je reviens juste m’y poser dans la nature quelques jours. Et cela va déjà mieux. »

Frédéric ANTOINE

Salomé SAQUÉ, Résister, Paris, Payot, 2024, rééd. 2026. Prix : 5€. Via L’appel : -5% = 4,75€.

Citations recueillies lors du débat-conférence organisé à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles, le 11/02/2026.

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