Sortir du déni de l’urgence climatique
Sortir du déni de l’urgence climatique
« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ! », proclamait Jacques Chirac en 2002. Depuis longtemps déjà, le GIEC alarmait sur l’avenir de la planète. Or, politiques, climato-sceptiques, et monde économique campent toujours majoritairement dans le déni. La multiplication des inondations, tornades, sècheresses ou incendies va-t-elle avoir raison de cette cécité ? L’écophilosophe belge Charlotte Luyckx répond, en défendant notamment l’idée d’une “écospiritualité”.
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« L’écospiritualité, qui relie écologie et spiritualité, permet d’ancrer nos engagements dans nos valeurs profondes », explique Charlotte Luyckx, qui se définit comme “écophilosophe”. « Transconfessionnelle, explique-t-elle, l’écospiritualité elle invite à puiser, dans les différentes traditions spirituelles et religieuses, des ressources de sens et des pratiques susceptibles de nous émanciper des mécanismes consuméristes et de nous aider à traverser es bouleversements majeurs auxquels la crise écologique nous confronte et nous confrontera toujours davantage à l’avenir. Mais l’écospiritualité nous invite également à revisiter, de manière crique et créative, les traditions existantes en interrogeant les visions du sacré et de la nature qu’elles ont favorisé. Et elle encourage une vision marquée par l’Espérance, qui n’est pas un simple espoir, mais une espérance “contrefactuelle”, une espérance “malgré tout” qui trouve sa source dans notre rapport le plus intime au vécu. »
LECTURE BIBLIQUE
Pour ceux qui se réfèrent à la Bible, il est intéressant de relever que « Dieu dit : « Fructifiez et multipliez- vous, remplissez la terre et soumettez-la. » Mais, on fonction des traductions, ces mots prennent des sens multiples. On trouve aussi « assujettissez-la », « conquérez-la », « dominez-la ». Que faut-il comprendre ? Pourquoi, dès lors, ne pas remonter au texte originel en hébreu ? Étienne Demoulin, moine au monastère bénédictin de Wavreumont et hébraïsant, s’est prêté à l’exercice. « Le texte de la genèse envisage en effet la relation de l’être humain à son environnement, comme on dit aujourd’hui. Il provient d’une culture qui ne peut penser l’homme comme extérieur à son milieu vivant, comme c’est si souvent le cas dans la pensée dite moderne qui comprend l’homme comme séparé de la nature, comme maître de la nature. C’est à dire son “patron” qui a le droit de faire de la nature ce qu’il veut ou, pour le présenter autrement, qui a tout à dire et la nature, rien. »
« Avec tout ça, continue-t-il, nous sommes prêts à affronter le texte où l’homme apparaît, et à entendre ce qu’on lui demande. Deux verbes se présentent ici : “commander”, exercer une autorité et “conquérir”. Ils font suite à une phrase où il est question de fécondité. L’homme est ordonné, aimerai-je dire, à la fécondité plutôt qu’à l’efficacité, sans toutefois mépriser celle-ci : c’est une question de priorité, un souci d’organiser l’une par rapport à l’autre. Et dans la même phrase, on dit qu’il doit « remplir » la terre. Mais remplir ne veut pas dire la bourrer d’êtres humains jusqu’à ce qu’il y en ait trop pour la capacité de la planète à les absorber. Remplir veut dire l’ouvrir à l’exercice de sa propre mission de porteuse de vie. C’est ainsi qu’on “remplit les mains” du grand prêtre pour qu’il puisse assurer son service dans le sanctuaire. »
LAUDATO SI’
Charlotte Lyuckx développe : « Dans sa thèse publiée en 1967, Les racines historiques de notre crise écologique, Lynn White pointait le caractère fortement anthropocentrique du christianisme et sa négation du sacré immanent (inhérent à la nature) sous-jacent aux traditions païennes, au profit de la vision d’un Dieu transcendant qui ne se manifeste plus dans la nature, mais uniquement dans l’histoire humaine. Le pape François, dans son encyclique Laudato si’, propose une autre interprétation du christianisme qui reconnaît la création comme sacrée. » François écrit : « La nature, en plus de manifester Dieu, est un lieu de sa présence. Et toute créature habite son Esprit vivifiant qui nous appelle à une relation avec lui. La découverte de cette présence stimule en nous le développement des vertus écologiques. »
Dans sa préface de ce texte, Jean-Pascal van Ypersele, à l’époque vice -président du GIEC, notait qu’« avec l’encyclique Laudato si’, le pape François va beaucoup plus loin que ce que le GIEC peut faire. L’encyclique est clairement inspirée par des valeurs : quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? C’est un texte majeur. Le pape veut proposer aux chrétiens quelques lignes d’une spiritualité écologique qui trouvent leur origine dans des convictions de notre foi, car ce que nous enseigne l’Évangile a des conséquences sur notre façon de penser, de sentir, de vivre. »
ATTENTISME PROBLÉMATIQUE
Les recherches de Charlotte Luyckx portent essentiellement sur les enjeux philosophiques de l’écologie, en tentant de révéler la complexité de la crise polymorphe dans laquelle on est immergés. « Nous visons dans un attentisme hautement problématique qui est très anxiogène, s’inquiète-t-elle. On voit que nous sommes dans un momentum dont le monde politique ne s’empare pas. Il y a un décalage entre la pensée dominante et l’ampleur des enjeux auxquels nous confronte l’urgence écologique. » Dans son ouvrage Une autre fin du monde est possible, le collapsologue Pablo Servigné estime que « la situation critique dans laquelle se trouve la biosphère et nos sociétés ne sont plus à démontrer. Les dynamiques d’effondrement passent progressivement du probable au tangible, signifiant la fin du monde tel que nous le connaissons ».
« L’écologie annonce en effet la fin d‘un monde, abonde Charlotte Luyckx. Cela explique sans doute en partie le déni ambiant, car prendre la pleine mesure de l’urgence écologique remet très profondément en question nos modes de vie, nos modèles économiques et politiques et nos systèmes de croyances. C’est un constat que les penseurs de l’écologie ont mis en lumière de diverses façons. Par exemple, citant Kenneth White dans sa préface à l’édition française de l’ouvrage de Victorio Hösle Philosophie de la crise écologique, Mathieu Dumont écrit que “l’écologie, bien comprise et bien développée, gêne profondément certains esprits : ils y sentent une menace, non seulement pour leur système socio-économique, mais aussi pour leur système ontologique” (à savoir leur vision de la réalité). L’économie ne peut se satisfaire d’aménagements périphériques du système existant, mais appelle au contraire une métamorphose culturelle très profonde touchant tous les domaines de notre organisation sociale ainsi que nos représentations du monde. »
DÉNI DE GROSSESSE
« En fait, le déni climatique devant lequel nous nous trouvons me fait penser aussi à une sorte de déni de grossesse. On met un couvercle sur des constats qui nous dérangent et, ce faisant, on se coupe également de la possibilité de nous projeter dans un autre monde en gestation. Nous ne parvenons pas encore, collectivement, à entrevoir ce qu’un nouveau paradigme écologique annonce de fondamentalement désirable : un mieux-être, un mieux-vivre. C’est l’intuition d’Ivan Illich lorsqu’il affirmait, lors du colloque international de l’UNESCO “Défaire le développement, refaire le monde”, à Paris en 2002, peu de temps avant sa mort : “La bonne nouvelle est que ce n’est pas d’abord pour éviter les effets secondaires négatifs d’une chose qui serait bonne en soi qu’il nous faut renoncer à notre mode de vie, comme si nous avions à arbitrer entre le plaisir d’un mets exquis et les risques afférents. Non, c’est que le mets est intrinsèquement mauvais et que nous serions bien plus heureux à nous détourner de lui. Vivre autrement pour vivre mieux.” »
« Effectivement, la pensée écologique, depuis ses origines, nous annonce un monde qui, toute en remettant en question les modes de vie capitalistes des sociétés industrialisées, ouvre de nouveaux possibles : des modèles économiques post-croissance et des choix politiques éclairés par la conscience des limites du système-Terre et par l’impératif d’une juste répartition des ressources à l’échelle mondiale, mais également de nouveaux modèles éthiques. À cet égard, la pensée écologique développe des alternatives à l’anthropocentrisme moderne, cette vision éthique dans laquelle seul l’humain possède une valeur propre, le reste du vivant ne possédant qu’une valeur instrumental. Elle met en lumière des relations d’interdépendance écosystémiques qui conditionnent nos existences et la valeur morale du vivant non humain. »
« Face à l’aliénation qui est la nôtre dans le système consumériste, la pensée écologique annonce une nouvelle anthropologie qui remet au cœur de la société l’habitabilité de la Terre et la solidarité. En outre, elle appelle de ses vœux une transformation de la nature, qui cesse d’être le décor, passif de nos activités. La nature n’est pas ce qui nous entoure (un “environnement”) nous sommes la nature et les équilibres écosystémiques délicats à l’intérieur desquels nous évoluons conditionnent notre existence. Par ailleurs, une reliance avec la nature, aux antipodes de l‘humain hors-sol qu’a façonné la pensée moderne, se révèle être un facteur important pour la santé mentale. C’est pourquoi l’enjeu est économique et politique, mais aussi philosophique et spirituel. En effet, quand on creuse les enjeux de la crise écologique, ont touche des questions fondamentales comme celles du sens de la vie, marqué par la finitude de nous-mêmes et des ressources, ou de notre place dans l’univers. »
Propos recueillis par Michel LEGROS
L’HABITABILITÉ, LA VALEUR QUI MANQUE AU SIÈCLE
Le droit a besoin d’un nouvel élan. Baptiste Morizot et Laurent Neyret, respectivement juriste et philosophe, en sont convaincus après avoir constaté, suite aux accords de Paris, que, pour les enjeux environnementaux, le droit existant ne fait pas le poids. En effet, malgré les nombreuses initiatives de lutte portées par des citoyens engagés, des associations, des collectivités et des juristes inventifs pour améliorer la situation environnementale, les résultats restent limités en raison de la faiblesse du droit de l’environnement. Ce droit s’est construit de bric et de broc, crise après crise, urgence après urgence, mais sans valeur clairement identifiée. En fait, selon ces spécialiste, ce droit est comme une cathédrale dont les plans auraient été dessinés à une époque où il n’était pas concevable qu’une économie illimitée soit un jour capable de fragiliser les conditions d’habitabilité sur la Terre. Chaque siècle a nommé, poursuivent-ils, ce qu’il ne pouvait plus tolérer et forgé la valeur capable de le rendre inacceptable. À l’arbitraire, le XVIII° siècle a opposé la liberté. Aux privilèges, le XIX° a opposé l’égalité. Le XX° a opposé l’inhumain la dignité. Ce siècle nomme la destruction du tissu qui rend le monde habitable et doit lui opposer l’habitabilité. Car la liberté, l’égalité et la dignité, et aussi la sécurité et la protection des intérêts de la Nation, dépendent de l’habitabilité.
Ce qui donne une nouvelle lecture de la parabole de l’arche de Noé. À l’aube de débarquer, Noé comprend que la vie n’est pas une collection d’espèces, mais un tissu d’interdépendances. L’arche n’est pas un musée mobile, mais une matrice d’habitabilité capable de se déplier à l’échelle du monde. Les espèces ne sont pas les colocataires du monde : elles sont le monde. L’habitabilité terrestre n’est rien d’autre que cette trame d’interdépendances. Défendre les conditions de l’habitabilité par la vie, n’est pas sacrifier l’humain au profit du non-humain : c’est défendre ce sans quoi il n’y a pas d’humain du tout. (M.L.)
Baptiste MORIZOT et Laurent NEYRET, Liberté, égalité, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque. Paris, Tracts Gallimard, 2026.
