Classement sans suite : sortir de la culture du viol
Classement sans suite : sortir de la culture du viol
Avec Classement sans suite, la compagnie Théâtre CreaNova signe une pièce percutante sur le calvaire que subissent les victimes qui portent plainte après des violences sexuelles.
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Quelques accessoires, quelques tables ou chaises suffisent à évoquer tous ces lieux qu’une victime d’agression sexuelle sera amenée à parcourir si elle veut porter plainte et espérer que justice lui soit rendue. Dans une forme originale, à la fois légère et didactique, rythmée et clairement compréhensible, la compagnie CreaNova déconstruit les stéréotypes à l’origine de la culture du viol. Cette expression désigne l’ensemble des normes sociales, croyances ou pratiques qui banalisent, excusent ou minimisent les violences sexuelles. Nombreuses et parfois inconscientes chez les hommes, elles rendent ce travail de sensibilisation d’autant plus important, surtout en cette époque de retour en force du virilisme.
PERSONNAGES SYMBOLIQUES
Au début du spectacle, les comédiens et comédiennes posent le cadre : chacun et chacune incarne un personnage symbolique. Tout d’abord, Griselda est toujours la victime, tout en étant toutes les autres à la fois : une petite fille, un garçonnet, une jeune femme ou l’épouse d’un homme “respectable”. Elle incarne à elle seule toutes celles et ceux qui se sont retrouvé·es victimes d’une agression sexuelle. Elle représente les survivant·es. Face à elle, Vincent endosse le rôle de l’agresseur, le salaud qui prétend qu’il n’a rien fait ou qui ne savait pas que sa victime n’était pas consentante. Il est l’inconnu ou le proche, le mari ou l’oncle qui minimise ou nie ses actes. D’ailleurs, Vincent en a marre d’avoir toujours le mauvais rôle et, en tant que comédien, il ne manque jamais de le faire savoir.
Sophie n’est pas mieux lotie dans le rôle qui lui a été dévolu : elle représente l’entourage ou la famille des victimes. Elle débite sans relâche les pires stéréotypes entendus dans la bouche de tous ceux qui accompagnent les victimes en n’hésitant pas à parler pour elles, parce que, bien sûr, ils savent mieux qu’elles ce qu’elles devraient faire. Elle incarne ces proches qui, même quand ils croient agir pour le bien de l’autre, jugent, culpabilisent et passent à côté de l’essentiel : l’écoute bienveillante.
TÉMOIGNER PAR LE THÉÂTRE
Carole Ventura et Luca Franceschi, les fondateurs de la compagnie, se sont basés sur des témoignages recueillis sur le terrain. La parole qu’ils rapportent est celle de tous ceux et celles qui interviennent dans le parcours du combattant que constitue le dépôt d’une plainte pour agression sexuelle, dont la plupart d’ailleurs se terminent par un classement sans suite. On retrouve également Agnès, qui figure toutes les associations d’aide et d’accompagnement des victimes dans leurs démarches. Elle est aussi chargée de rappeler les chiffres, des statistiques souvent glaçantes : les hommes représentent 99% des agresseurs présumés.
Puis, il y a Enzo, l’auteur de la pièce, celui qui s’est réservé le beau rôle, comme l’accusent les autres acteurs. Il incarne l’institution à travers le policier, l’avocat, le procureur ou le juge. Il est celui qui reste à distance parce qu’il doit instruire l’affaire objectivement, juger sur des faits et pas sur des impressions, celui qui ne peut ni prendre parti ni exprimer sa compassion. Est-ce vraiment un rôle enviable ? N’est-ce pas de sa faute si la justice semble si froide et distante, si elle rebute les victimes ? Celles-ci vivent en effet ce long processus judiciaire comme une double peine. Répéter sans cesse le récit de l’agression, donner des détails insoutenables à chaque nouvelle évocation : voilà ce qu’elles endurent.
La pièce démontre que la culture du viol s’insinue partout, chez chacun, sans même s’en rendre compte. Demander à une victime comment elle était habillée le jour de l’agression suggère que sa tenue vestimentaire aurait pu constituer une incitation au viol, qu’elle en est responsable par le seul fait de porter un vêtement soi-disant provocateur. Dès lors, les parents mettent en garde leurs filles, leur interdisent certains habits. Ils les élèvent dans la peur et la culpabilité, mais personne ne se demande s’il ne vaudrait pas mieux éduquer les garçons pour protéger les filles. Enzo, présenté comme l’auteur et le metteur en scène de la pièce, est aussi celui qui reproduit la culture machiste. Lui, qui se croyait déconstruit, incarne néanmoins celui qui décide, qui impose ses vues, qui dirige la troupe. Il veut pourtant soutenir la parole des femmes, il estime que les hommes doivent être à leur côté dans ce combat, parce que ce n’est pas la lutte des femmes contre les hommes, mais celle de tous les humains contre la barbarie ordinaire.
CÉDER N’EST PAS CONSENTIR
La pièce s’attache donc à déconstruire tous les stéréotypes malsains qui empoisonnent les relations entre hommes et femmes. Ainsi, le viol n’est jamais une affaire de pulsion sexuelle, mais toujours un rapport de domination, de pouvoir qu’impose l’agresseur à sa victime. Il est la version érotisée d’une prise de pouvoir : il s’agit de se sentir tout-puissant jusqu’à avoir le droit de vie et de mort sur l’autre. Entre deux sorties de rôle où les comédiens se questionnent sur ce qu’ils jouent, les scènes représentent différents moments, les étapes par lesquelles il faut passer pour espérer obtenir justice. Cela commence par le dépôt de plainte et l’interrogatoire dont la froideur des questions peut infliger une violence supplémentaire à la victime. Vient ensuite celui de l’agresseur présumé qui décrit un comportement majoritaire : la négation du viol ou l’affirmation d’un consentement de la victime.
Car c’est bien cette question qui est au cœur de ces affaires. Si le consentement comporte souvent des zones grises, il faut rappeler aux hommes qu’il ne peut y avoir de relations sexuelles que s’il est clair. Céder à des pressions psychologiques ou physiques n’est pas consentir. Une femme qui a commencé une relation sexuelle consentie peut retirer son consentement à tout moment. Un non ne cache jamais un oui. On voit aussi des proches qui font pression sur la victime pour qu’elle retire sa plainte, au nom de la réputation familiale ou de la respectabilité de l’accusé. On apprend qu’une prostituée peut également subir un viol, si elle n’est pas payée ou si un client lui impose un acte auquel elle n’a pas consenti. Ou qu’une épouse peut être violée par son mari. En effet, le devoir conjugal n’existe plus dans le droit belge et le mariage n’est pas un consentement donné une fois pour toutes.
À l’issue de chaque représentation, un débat est organisé avec le public, car cette pièce bouleverse les jeunes et les moins jeunes. Elle éduque et rend visible une réalité que beaucoup préfèrent ignorer.
Jean BAUWIN
Classement sans suite de Luca Franceschi. En tournée en mars : 5 et 6 à Uccle, 7 à Binche, 9 à Dour, 10 à Nismes, 14 à Amay, 17 à Jodoigne et 14 et 15 à Ixelles. theatrecreanova.be
