L’ironie, l’art de déranger

L’ironie, l’art de déranger

Aussi appelée “le sourire de l’esprit”, tantôt savourée, tantôt décriée, parfois mal comprise, l’ironie prétend moins provoquer le rire que faire réfléchir, en empruntant à diverses formes d’humour.

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Publié le

5 juin 2026

· Mis à jour le

5 juin 2026
Un homme sous la pluie qui tient un parapluie qui s'est retourné
© Image générée par l’IA

Le dessin est divisé en deux, le bleu éclatant du ciel, dans sa partie supérieure, tranchant avec le blanc de la terre et de la mer de sa moitié inférieure. Sur la pancarte en haut à droite figure, à côté de la face souriante d’un clown, cette annonce : « Promo ! Deux menus enfants pour le prix d’un. » Suivant vers le bas la ligne transversale depuis le regard du clown, on aperçoit un jeune garçon sans vie, le visage plongé dans l’eau. Au-dessus, en lettres noires, on peut lire : « Si près du but… ». Ce dessin de Riss est paru le 9 septembre 2015 dans Charlie Hebdo, sept jours après la découverte, sur une plage turque, du corps d’un enfant syrien, Aylan Kurdi, dont le cliché (pris par la photographe turque Nilüfer Dumir) a fait le tour du monde, symbole des migrants qui, par centaines, se noient en tentant de traverser la Méditerranée. 

Cette expression suprême de l’humour noir, l’un des aspects de l’ironie, a été très diversement appréciée. Comment oser s’amuser à partir d’un événement aussi tragique ? Justement, parce que l’ironie cherche à faire réagir et réfléchir en empruntant des chemins détournés de l’humour. « En matière d’ironie, ce qui est entendu, ou ce qui est visible, est forcément source de malentendu et de conflit d’interprétation », remarque Didier Pourquery dans En finir avec l’ironie ? (Robert Laffont). Soulignant que ce dessin permet « un recul nécessaire qui remet les choses en perspective », le journaliste rapporte qu’à la suite de cette publication, son auteur a dû, une fois de plus, rappeler que le rôle premier d’une caricature est de dénoncer, via des symboles, et non de faire s’esclaffer.

FAUSSES INTERPRÉTATIONS

« L’ironie fait rire sans avoir envie de rire, et elle plaisante froidement sans s’amuser ; elle est moqueuse mais sombre, analyse le philosophe Vladimir Jankelevitch qui lui a consacré un essai (Champs/Flammarion). Ou mieux : elle déclenche le rire, pour immédiatement le figer. Et la raison de cela est qu’il y a en elle quelque chose de contourné, d’indirect et de glaçant où l’on pressant la profondeur inquiétante de la conscience : aussi la gaieté a-t-elle tôt fait de se changer en malaise et en tension. » D’où l’incompréhension dont elle est très souvent l’objet, générant malentendus et fausses interprétations. À plusieurs reprises, l’ironiste, utilisant l’argument de son adversaire, s’est vu ainsi “piégé” par des lectures au premier degré. 

Dans sa défense de la traite négrière, le Dictionnaire portatif du commerce s’appuie sur Montesquieu, pourtant anti-esclavagiste, qui, dénonçant cette pratique, estime ironiquement dans L’Esprit des lois (1748) que « le sucre serait trop cher si on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves ». Dans son sketch Vacances à Marrakech écrit dans les années 70, Guy Bedos campe avec Sophie Daumier un couple de Français se plaignant que, dans la cité marocaine, il y ait « trop d’Arabes », ajoutant : « Même le roi ». À force d’entendre des spectateurs le féliciter d’en avoir « mis aux ratons », il a fini par retirer ce sketch de son spectacle. Une incompréhension dont Pierre Desproges a aussi fait les frais à de nombreuses reprises. 

DE VOLTAIRE À GUNZIG

Par contre, quand, dans son conte Candide, Voltaire se moque, par l’absurde, de la philosophie optimiste et de la situation sociale et politique de son temps, personne n’est dupe. De même, aujourd’hui, impossible de se tromper à l’écoute des billets de l’écrivain Thomas Gunzig sur la Première (RTBF) où l’auteur du Manuel de survie à l’usage des incapables porte très haut cet art rhétorique. Dans l’une de ses chroniques, après avoir signalé que « mettre une banque en faillite demande du travail et des compétences », il remarque que la catégorie de la population « qui ne semble manifestement pas prête à faire le moindre petit effort pour contribuer à sortir de la crise aujourd’hui », ce sont les femmes. En réponse à Jan Jambon qui déclare qu’elles devront « s’adapter » à la baisse annoncée de leur pension, il énumère les situations où elles ont toujours dû s’adapter (droit de vote, incapacité juridique, droit à l’avortement, féminicides, violences sexuelles, etc.). « Punissons la jeunesse pour cette dette creusée pour des problèmes dont elle n’est pas responsable », assène-t-il dans une autre chronique réagissant aux coupes budgétaires dans l’enseignement décidées par la FWB. 

Mais qu’est-ce l’ironie, au juste ? Ce n’est ni de la satire, ni du ricanement, ni de la moquerie, ni de la dérision, ni du cynisme, ni du sarcasme, ni de la causticité, ni de la provocation, ni de l’absurde, même si elle peut puiser dans certaines de ces facettes humoristiques. Elle prétend le contraire de ce qu’elle affirme et pense. Sa forme emblématique est donc l’antiphrase, comme dans le titre du roman d’Aldus Huxley Brave New World (Le Meilleur des Mondes), qui décrit une société futuriste épouvantable. Une autre figure rhétorique qui la caractérise est la litote, qui consiste à atténuer une chose, à dire le moins pour dire le plus. 

SENS IMPLICITE

Ce qui fait dire à Florence Mercier-Luca, dans son manuel destiné aux étudiants (Hachette), que « dans la mesure où, dans un énoncé, seuls les éléments posés peuvent être contredits, toute ironie reposant sur des présupposés et/ou des sous-entendus ne pourra être mise en débat », l’ironiste pouvant « dénier la présence d’un sens implicite ». « L’ironie permet à celui qui l’utilise de ne pas être “comptable” de ses paroles, à la différence de celui qui parle sérieusement. » Elle permet d’adoucir, d’atténuer une critique. Et s’il lui arrive d’être satirique, contrairement à la satire qui ridiculise des situations ou des individus, sa fonction est d’interroger et remettre en question. C’est pourquoi le dessin de presse n’hésite pas à y recourir, feignant de constater tout en portant un jugement implicite (par exemple chez Pierre Kroll).

Apparu dans l’Antiquité grecque, le terme signale alors un comportement, « celui qui interroge, pose et se pose des questions ». Dans le théâtre comique d’Aristophane, il possède une connotation négative, désignant des personnages dissimulés et menteurs. C’est chez Socrate qu’il devient un substantif positif : par son questionnement et son intelligence acérée, simulant l’ignorance, le philosophe révèle les failles de son interlocuteur et lui en fait prendre conscience. « Le système ironique est un état d’esprit, une attitude, un regard légèrement distancié, un sourire en coin, une construction qui relève de la fantaisie », note Didier Pourquery. Il est, selon lui, lié au second degré « qui fait réfléchir en détruisant les illusions, les hypocrisies ». « Face à l’esprit de sérieux, face au cynisme, l’ironiste prône un recul amusé, léger, qui relativise ; il affiche un sourire serein, un humour dégagé. » 

SUR INTERNET

L’ironie a aussi des accointances avec la parodie et, sur internet, certains sites s’en donnent à cœur joie. Comme le français Gorafi ou le belge Nordpresse qui, rappelle Didier Pourquery, face aux nombreuses top models en maillot présentes près des voitures lors du Salon de l’auto 2016, se demandait : « Y a-t-il trop de voitures au mondial de prostitution de Paris ? » Sur la Toile, remarque de son côté Alexandra Profizi dans son étude sur le sujet (Le temps de l’ironie, L’Aube), « on utilise l’humour et le second degré de façon quasi systématique ». Cette « saturation ironique », présente dans l’écrit (tweets) comme dans le visuel (mèmes – images virales détournées -, GIF, émojis), peut toutefois être difficile à saisir, la différence entre des propos scandaleux ou injurieux et « une exagération volontaire à des fins humoristiques » étant parfois indécelable. L’essayiste insiste ainsi sur « l’ambivalence qui prend sa source dans le manque de contexte lié à l’énonciation, dans l’humour transgressif omniprésent, l’impératif de communication et l’absence de corps ». Car, « censé mimer le monde hors ligne », internet constitue un « espace spécifique » avec ses propres règles et lois. Ce que l’on a tendance à oublier.

Michel PAQUOT

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