Festival d’Avignon : mille autres vies que la sienne
Festival d’Avignon : mille autres vies que la sienne
Le Festival d’Avignon bat son plein. L’occasion pour des dizaines de milliers de spectateurs de découvrir la diversité du théâtre contemporain, de réviser les classiques et de s’enthousiasmer pour le spectacle vivant.
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Plonger dans le Festival d’Avignon, c’est plonger au cœur de l’humanité. Les arts vivants ne détournent pas les regards de la réalité ; ils invitent au contraire à explorer la richesse et la diversité de l’expérience humaine. C’est vivre mille autres vies que la sienne, pour mieux habiter la sienne. Avec plus de 1 700 spectacles proposés tous les jours, les festivals In et Off offrent aux spectateurs une diversité de propositions théâtrales qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Autant le dire, le plus dur, c’est de faire son choix parmi les 500 pages du programme papier. Chacun y vit un donc festival qui lui est propre, en fonction de ses goûts et envies. En voici une sélection partielle et forcément partiale.
Pour Ligne ouverte, production belge du Théâtre de Poche de Bruxelles, Vassili Schémann s’est inspiré des confidences livrées par des auditeurs en direct sur Europe 1, dans les années 1975-80, lors d’une émission nocturne. Gonzague Saint-Bris leur prêtait une écoute attentive, permettant à toute la palette des émotions humaines de s’exprimer. Trois comédiens d’exception incarnent aujourd’hui ces récits avec une intensité bouleversante, révélant l’extraordinaire qui se cache dans les vies les plus ordinaires.
Avec son Maldoror, créé dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Julien Gosselin livre, durant cinq heures trente, une réflexion spectaculaire et singulièrement originale sur les liens entre le mal et la littérature. La mise en scène impressionne par sa précision et son inventivité. Les acteurs, tous exceptionnels, livrent une performance remarquable, mais le spectateur se retrouve parfois un peu perdu dans un texte qui n’évite pas certaines longueurs.
Plus accessibles et tout aussi interpellants, d’autres spectacles dénoncent également la violence, à commencer par celle des cours de récréation avec Vous parler de mon fils, l’adaptation bouleversante du roman de Philippe Besson.
Véritable coup de cœur, 22 minutes, de Benoît Soles, retrace l’itinéraire d’Ali Agça, cet homme qui a tiré sur le pape Jean-Paul II. On y découvre comment, jeune garçon, il avait été humilié par son père. Il n’aura de cesse de chercher une figure paternelle, quelqu’un qui le regardera comme un fils et le reconnaîtra comme un homme. C’est au sein des Loups Gris (organisation armée ultranationaliste turque) qu’il croit d’abord trouver une famille, après avoir fait ses preuves dans la violence. Mais la pièce montre aussi comment le pardon, octroyé par Jean-Paul II au cours des vingt-deux minutes qu’a duré sa rencontre avec lui, l’engage sur un chemin qui lui permet de réintégrer l’humanité.
Par ailleurs, d’autres spectacles interrogent la violence sociétale et politique. Le parfait manuel (à l’usage des futurs dictateurs) montre comment une société glisse imperceptiblement vers la dictature sous la coupe d’un dirigeant (ou d’une dirigeante) politique, dont le pouvoir devient de plus en plus absolu et incontesté. On y reconnaît bon nombre de dérives actuelles, et pas seulement en France ou aux États-Unis.
Et ces dérives ne sont pas nouvelles. Dans Zola, la rage à l’encre, Cliff Paillé réveille les mots de l’écrivain, depuis son combat contre l’antisémitisme jusqu’à son engagement en faveur de Dreyfus. Il avait déjà compris que, derrière le complot qui a fait condamner un innocent, c’est la démocratie elle-même qu’on cherchait à ébranler. Plus d’un siècle plus tard, ses mots résonnent avec une pertinence glaçante.
D’autres hymnes à la tolérance résonnent, notamment avec le slam de Lisette Lombé et le rap de Marc Nammour qui présentent un concert à deux voix, élégamment intitulé Ce que le ventre dit, au Théâtre des Doms. Ce lieu, propriété de la Fédération Wallonie-Bruxelles, jouit à Avignon d’une réputation solide et amplement méritée. C’est là aussi que David Murgia interprète Rumba, un spectacle où le récit de la vie de saint François s’entrelace avec celui d’autres exclus et sans-voix d’aujourd’hui, menacés par des discours extrémistes qui veulent criminaliser la pauvreté.
Quoiqu’il en soit, le théâtre invite à changer son regard. À voir la vie autrement, à l’envisager avec les yeux de l’autre, à l’instar de ces cinq dames, venues de Belgique et croisées par hasard. Elles proposent aux passants le rite de la pomme. Quand on coupe une pomme de haut en bas, on y découvre des pépins, mais coupée à l’horizontale, elle révèle une étoile. Ces Pommes d’amour, vêtues de vert, distribuent gratuitement un peu d’amour. Elles n’ont rien à vendre, mais leur récompense, ce sont les sourires qu’elles font naître sur les visages et le bonheur qu’elles sèment au fil de leurs rencontres.
Garçon est un hymne à la féminité. Samuel Certenais, lorsqu’il était petit garçon, adulait son père comme un héros, jusqu’à ce qu’il découvre à l’âge de 5 ans, à la faveur d’un long séjour à l’hôpital, que les véritables héroïnes du quotidien sont les femmes. Plus résistantes, plus courageuses, elles savent aussi mettre des mots sur ce qu’elles ressentent. Depuis ce jour-là, il ne rêve plus que d’une chose : leur ressembler.
Quant à Katte, un drame historique écrit en alexandrins par Jean-Marie Besset, il attire l’attention sur la violence d’un père, le roi Guillaume de Prusse, à l’égard de son fils surpris dans les bras de l’officier von Katte. S’inspirant d’une histoire vraie, l’auteur veut dénoncer l’homophobie qui gangrène à nouveau la société, dans un contexte marqué par le retour en grâce de figures virilistes décomplexées. Et puis, c’est l’occasion de découvrir avec joie un comédien exceptionnel, Valérian Geay, qu’on ne peut plus qualifier de jeune acteur prometteur : il tient déjà toutes ses promesses.
Et parce qu’il y en a pour tous les goûts, le festival permet aussi de revoir ses classiques ou de découvrir ces chefs-d’œuvre qu’on n’a jamais pris le temps de lire. Séance de rattrapage donc avec Maupassant plus que jamais mis à l’honneur : Pierre et Jean, un drame puissant où deux frères se déchirent autour d’un héritage et d’un secret de famille jalousement gardé. On retrouve quelques-uns de ces excellents acteurs dans Bel Ami, qui retrace l’ascension fabuleuse d’un jeune homme sans scrupule, se servant des femmes comme d’un marchepied pour gravir les échelons de la société, avant de s’essuyer les pieds sur le paillasson de leur amour.
Il faut aussi absolument voir l’hilarante Madame Bovary en plus drôle et en moins long, de Camille Broquet et Marion Pouvreau. Avec finesse, justesse et un irrésistible sens de l’humour, elles racontent l’histoire de l’héroïne de Flaubert tout en la faisant dialoguer avec leur propre quotidien. Une version qui plaira autant aux passionnés du roman qu’à ceux qui ont détesté le lire.
Et enfin, il y a Marius, de Pagnol, mis en scène par Jean-Philippe Daguerre, qui semble transformer tout ce qu’il touche en or. On mesure combien ce texte a traversé le temps sans rien perdre de sa puissance émotionnelle. Les acteurs, au jeu impeccable et à la gouaille provençale délicieusement communicative, offrent ainsi une exquise comédie, mais préparez-vous à avoir les larmes aux yeux… avant d’éclater de rire. Coup de cœur absolu !
Dans les spectacles à voir en famille, il faut saluer Bigre. Ce spectacle visuel et sans paroles plonge avec absurdité dans la promiscuité de trois appartements situés sur le même palier, au dernier étage d’un immeuble où l’on vit sous les toits, mais avec la tête tournée vers les étoiles.
Victor Hugo, de l’exil à la liberté est une comédie musicale ravissante qui retrace l’itinéraire de l’écrivain durant son exil à Guernesey, et qui réussit l’exploit de résumer en une chanson le roman Notre-Dame de Paris et ensuite Les Misérables.
Mais le plus touchant est sans doute Tadam, un spectacle pour la jeunesse qui ose aborder la question de la dépression d’un père, un magicien raté qui, depuis plus de dix ans, discute et joue aux échecs avec la Mort. Mais rien de morbide, bien au contraire : la Mort, qui a pris les traits de David Bowie, est un personnage excentrique, drôle et attachant, qui rend la vie précieuse et joyeuse. Le divertissement n’est pas en reste avec le survolté Thierry Margot qui, dans Je vis avec Freddie Mercury, incarne un sosie du célèbre chanteur. Tout au long de sa vie, il trouve dans ses chansons un miroir ou une clé pour comprendre ce qu’il vit.
Le cabaret mythique, quant à lui, revisite la mythologie et ses femmes cruelles avec les codes du cabaret, mais c’est pour mieux dénoncer les violences dont ces femmes ont d’abord été victimes. On rit beaucoup, et à gorge déployée, pour ne pas dire découverte…
Du côté de la danse, Muljil, dans le Festival In, parvient à faire tenir quatre vies dans autant d’aquariums, des bacs hauts et étroits dans lesquels on ne peut que se tenir debout, jusqu’à ce que des spectateurs viennent les rejoindre… Un spectacle magnifique venu de République de Corée, pays invité par le Festival. Same, de son côté, offre une immersion sonore et visuelle remarquable et d’une beauté saisissante. Deux danseurs, tout droit venus de Budapest, acrobates suspendus dans les airs, finissent par mettre le spectateur en état d’apesanteur.
Enfin, parce que le théâtre ne serait rien sans son public Merci d’être là, par la compagnie flamande Ontroerend Goed, donne à chaque spectateur une place de choix, celle du premier rôle. Il ne faut pas craindre d’être appelé sur scène, car après avoir filmé les personnes lors de leur entrée dans la salle, les acteurs leur rendent hommage, parfois avec une pointe de moquerie, mais surtout avec beaucoup de bienveillance.
Voilà quelques échos d’un Festival sous haute chaleur. La plus réconfortante de toutes, celle qui rafraîchit véritablement, reste la chaleur humaine.
Jean BAUWIN
Spectacles cités :
- Ligne ouverte, de Vassili Schémann et Gonzague Saint-Bris, 11·Avignon.
- Maldoror, de Julien Gosselin, Cour d’honneur du Palais des Papes.
- Vous parler de mon fils, d’après Philippe Besson, Théâtre Transversal.
- 22 Minutes, de Benoît Solès, Théâtre Actuel.
- Le Parfait Manuel (à l’usage des futurs dictateurs), de Mariana Lézin et Paul Tilmont, 11·Avignon.
- Zola, la rage à l’encre, de Cliff Paille, Ancien Carmel.
- Ce que le ventre dit, de Lisette Lombé et Marc Nammour, Théâtre des Doms.
- Rumba, de David Murgia et Ascanio Celestini, Théâtre des Doms.
- Garçon, de Samuel Certenais et Noémie de Lattre, Scala Provence.
- Katte, de Jean-Marie Besset, Condition des Soies.
- Pierre et Jean, de Maupassant et Arnaud Gagnoud, Collège de La Salle.
- Bel Ami, de Maupassant et Arnaud Gagnoud, Théâtre de Roi René.
- Madame Bovary, en plus drôle et en moins long, de Camille Broquet et Marion Pouvreau, Théâtre des Corps Saints.
- Marius, de Marcel Pagnol, Théâtre du Chien qui fume.
- Bigre, de Pierre Guillois, Agathe L’huillier et Olivier Martin-Salvan, Scala Provence.
- Victor Hugo, de l’exil à la liberté, d’Estelle Andrea, Présence Pasteur.
- Tadam, d’Arthur Oudar et Baptiste Toulemonde, Présence Pasteur.
- Je vis avec Freddy Mercury, de Thierry Margot, Théâtre du Rempart.
- Le cabaret mythique, par les Mauvais élèves, Petit Louvre.
- Muljil, de Jinyeob Lee, Cloître des Carmes.
- Same, de Gabor Zsiros et Renato Illes, Présence Pasteur.
- Merci d’être là, d’Ontroerend Goed, Manufacture.

