Jeunes et musulmans : le pourquoi d’une religion à rebours

Jeunes et musulmans : le pourquoi d’une religion à rebours

Ils jeûnent, prient, discutent de normes religieuses dans les cours de récréation, suivent des prédicateurs en ligne. Alors qu’en Europe la pratique des religions chrétiennes recule, une partie des jeunes musulmans issus de l’immigration donne à la religion une visibilité nouvelle, parfois plus marquée que celle de leurs parents.

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Publié le

5 juin 2026

· Mis à jour le

5 juin 2026
Plusieurs hommes assis de dos

En Belgique francophone, un sondage sur la spiritualité commandé par L’appel en 2019 le relevait déjà : 11% des personnes interrogées seulement déclaraient participer chaque semaine à une célébration religieuse, mais cette proportion montait à près d’un musulman sur cinq, contre moins d’un sur dix pour les catholiques. Chez les jeunes, l’écart était encore plus net. En France, des données plus récentes confirment ce décalage. Selon une enquête de l’IFOP, la part des musulmans atteint environ 7% de la population adulte, mais, surtout, la pratique s’intensifie : la prière quotidienne concerne désormais plus de six personnes sur dix, et le jeûne du ramadan reste très largement suivi, notamment chez les jeunes. Dans le même temps, la part de personnes se déclarant sans religion dépasse la moitié de la population française. Là où la sécularisation progresse globalement, la religiosité musulmane suit une trajectoire inverse.

DES PRATIQUES AU QUOTIDIEN

Professeure à l’UCLouvain, Brigitte Maréchal y est directrice du CISMOC (Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain). Lors d’une intervention dans une école secondaire à Charleroi, elle échange avec des élèves de 16-17 ans, en partie musulmans, dans le cadre de ses travaux sur le religieux. Elle les interroge notamment sur la différence entre croyance et religiosité. Très vite, les réponses convergent : « Les pratiques, c’est super important, c’est ça qui soutient les convictions. » Pour ces jeunes, il s’agissait d’une évidence. Cela se lit dans des gestes concrets. Le ramadan, en particulier, est un moment structurant, y compris chez ceux qui ne s’inscrivent pas dans des formes de religiosité très fortes. Il organise les journées, crée du lien, marque un rythme collectif. À côté, d’autres pratiques prennent de l’importance, comme l’alimentation halal, devenue un repère visible. « On va manger halal, donc on est musulman, même si on ne prie pas », commente la sociologue, qui évoque aussi le port du foulard. Pour elle, ces éléments fonctionnent comme des « marqueurs identitaires forts ». Elle considère que ces détails du quotidien ne sont pas secondaires, car « c’est justement dans les détails que ce genre de choses se marque ». La religiosité musulmane passe par des pratiques visibles, répétées, incorporées, bien plus que par des discours formalisés.

Sociologue aujourd’hui professeur à Lausanne, Hamza Esmili a observé ces mécanismes de l’intérieur. Entre 2016 et 2018, il a mené une enquête ethnographique dans la banlieue parisienne, à Clichy-sous-Bois, où avaient éclaté des émeutes en 2005. Deux adolescents avaient alors trouvé la mort, électrocutés dans un transformateur, fuyant un contrôle de police. Dans une démarche de type anthropologique, Hamza Esmili a assisté aux prêches, habité sur place et partagé au jour le jour le quotidien des habitants. Il en a tiré un livre, L’islam après l’islam, une histoire religieuse de l’immigration. Aujourd’hui installé en Belgique tout en enseignant en Suisse, il retrouve des dynamiques comparables.

Ce qu’il décrit n’est pas une simple continuité. Les premières générations de l’immigration maghrébine n’étaient pas nécessairement très pratiquantes : elles sortaient, fréquentaient des bars, vivaient des formes de sociabilité ordinaires. C’est dans l’expérience migratoire que la pratique s’est intensifiée. « Le groupe s’est transformé et, en se transformant, a relu sa tradition », explique-t-il. Dans ce contexte, la pratique a changé de statut. « Comme la piété subjective est devenue la condition d’existence du groupe, il y a un surcroît d’intensité dans les pratiques. » Prier ou jeûner n’a plus seulement relevé d’un choix individuel, mais est aussi devenue une manière de faire tenir le groupe.

ENTRE FIDÉLITÉ ET INDIVIDUALISATION

Ce renforcement s’inscrit dans un climat particulier. Brigitte Maréchal évoque « un régime de méfiance entretenu par des controverses politico-médiatiques constantes ». Dans ce contexte, la pratique peut devenir une forme de loyauté, une manière d’affirmer une appartenance perçue comme fragilisée. Hamza Esmili met, lui, en garde contre une lecture trop simple. « Ce n’est pas parce qu’il y a du racisme que les gens sont devenus musulmans. » Ce qu’il observe est d’abord une dynamique interne qui tient à des rapports entre les générations, à une relecture de la tradition et à une reconstruction d’un cadre moral. Là où la tradition insistait sur la responsabilité individuelle, l’expérience de l’exil a introduit une dimension collective. « Chacun est désormais responsable du salut de tous. » La communauté est devenue la scène centrale du religieux.

Dans les trajectoires individuelles, cela ne signifie pas un retrait de la société. Les jeunes combinent études, loisirs, sociabilité ordinaire et moments de religiosité intense. Pour Esmili, il ne faut pas opposer les deux : « Ce n’est pas l’un contre l’autre. C’est parce qu’il y a individualisation qu’il y a fidélité au groupe. » Cette individualisation se lit aussi dans les discours. Le chercheur constate que certains jeunes d’aujourd’hui se perçoivent comme une « génération sauvée », ce qui expliquerait qu’elle soit plus exigeante que leurs aînés. Si Hamza Esmili y voit une manière de marquer une rupture, il estime que cette perception est trompeuse, et que les continuités restent nombreuses.

DES REPÈRES QUI SE DÉPLACENT

Dans ce paysage, les figures de l’autorité évoluent. Au sein des contextes observés par Esmili, l’imam restait souvent cantonné à un rôle liturgique, parfois en décalage avec les réalités locales. Mais, à côté de lui, d’autres figures ont émergé : les prédicateurs itinérants et les personnalités suivies sur internet. « Les réseaux sociaux ont rempli le vide. » Ces figures sont pour beaucoup devenues des références, suivies de manière individuelle, dans un paysage fragmenté. Nombre de jeunes circulent entre ces différentes sources, comparent, sélectionnent et construisent leur propre rapport aux normes. En Belgique, certaines structures existent, notamment dans la formation des enseignants de religion islamique à laquelle participe Brigitte Maréchal, mais elles restent limitées. Beaucoup construisent aussi leur rapport au religieux en dehors des cadres établis. Dans ce contexte, le “lien intracommunautaire” joue un rôle important. Il offre des repères, des formes de solidarité, un cadre rassurant dans une société perçue comme incertaine.

Le phénomène dépasse d’ailleurs l’islam. Brigitte Maréchal observe, chez certains jeunes catholiques, un retour de signes visibles : « On est en train de voir de plus en plus de jeunes qui reportent des croix alors que cela, on ne le voyait plus. » Un effet de miroir où, dans un cadre minoritaire, la visibilité des uns encourage celle des autres. Sur le terrain, cela donne des formes de religiosité plus visibles, plus choisies, mais aussi plus fragmentées.

Frédéric ANTOINE

Hamza ESMILI, L’islam après l’islam, Paris, Seuil, 2026. Prix : 22€. Via L’appel : -5% = 20,90€.

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