« 22 olibrius en culottes courtes »

« 22 olibrius en culottes courtes »

L’humoriste Pierre Desproges ne supportait pas « ces vingt-deux olibrius débiles en culottes courtes qui se battent comme des chiffonniers pour l’obtention d’une vessie ».

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Publié le

5 juin 2026

· Mis à jour le

5 juin 2026
Le chroniqueur Gabriel Ringlet, la tête posée sur la main, portant des lunettes et regardant la caméra

Dans ses brûlantes Chroniques de la haine ordinaire, on comprend que sa “détestation” du ballon rond remonte loin : « Quand j’étais jeune garçon, je me suis cru longtemps anormal parce que je vous repoussais déjà. Je refusais systématiquement de jouer au foot, à l’école ou dans la rue. On me disait : “Ah, la fille !” ou bien : “Tiens, il est malade”, tellement l’idée d’anormalité est solidement solidaire de la non-footballité. » Même Dieu en prend pour son grade dans la haine footballistique desprogienne : « Il est des vôtres. Il est comme vous. Il est partout, tout le temps, quoi qu’on fasse et où qu’on se planque, on ne peut y échapper. »

L’écrivain Umberto Eco raconte de son côté que c’est à la fin d’un match de football, à l’âge de 13 ans, qu’il a douté pour la première fois de l’existence de Dieu. Il précise même qu’à la sortie du stade, effrayé, il est allé se confesser « auprès d’un sage capucin », qui s’étonnera de son étrange idée « parce que des gens dignes de foi comme Dante, Newton et… Tartempion avaient cru en Dieu sans problème. Confus devant ce consensus universel, je remis d’une dizaine d’années ma crise religieuse. » 

« PRIS AUX ENTRAILLES »

Quand on sait que, dans le monde entier, des foules se passionnent en ce moment pour « vingt-deux olibrius en culottes courtes », il est intéressant de regarder le comportement de Jésus devant le grand nombre. « Voyant les foules, dit Matthieu, Jésus eut pitié d’elles parce qu’elles étaient fatiguées et abattues comme des brebis sans berger » (9,36). Le mot “pitié” ne rend pas toute la force du verset. Jésus est « pris aux entrailles », traduit Chouraqui. Et la Bible Bayard, dans le même esprit, dit que « la vue de ces foules le remuait au plus profond ». Il est frappant de voir comment les gens vont et viennent dans l’Évangile. Rien que les verbes, au fil des chapitres, forment un curieux pèlerinage, à l’approche, surtout, de la multiplication des pains : ils sortent de partout, ils « s’éloignent », ils « accourent », ils « partent », ils « devancent », ils « débarquent ». Ils sont si nombreux, que les disciples n’ont « même plus le temps de manger » (Marc 6,31).

Jésus ne méprisera jamais ces gens méprisés. Il ne va pas se moquer de cette « pagaille en transhumance », comme dit Jean Debruynne. Remué au plus profond devant la bousculade des anonymes « sans berger », il cherchera, jour après jour, comment faire de cette foule un peuple neuf. 

« IL VA TOMBER ! IL VA TOMBER ! »

Je ne crois pas que Jésus aurait rejeté les foules de la Coupe du Monde, trop souvent laissées à elles-mêmes. Pris aux entrailles, il aurait cherché à comprendre ce que cache cette passion de centaines de millions de nos contemporains… parfois sans berger derrière leurs écrans de télévision. Je suis quasi sûr qu’il aurait suivi certains matchs et encouragé les couleurs palestiniennes… en se rappelant que, même au football, une foule peut avoir de l’humour. J’en ai été l’heureux témoin, au Chili, sous la dictature du général Pinochet. Mes anciens étudiants m’avaient entraîné au stade Santa Laura de Santiago où se déroulait, ce soir-là, un grand match comptant pour la coupe de l’Amérique latine. 

Au moment du coup de sifflet final, quand l’arbitre, protégé par huit carabiniers, se précipite dans les vestiaires, la foule se met à chanter à tue-tête : « El va caer ! El va caer ! » (Il va tomber ! Il va tomber !) à l’adresse de l’homme en noir… Pinochet ! Imaginez qu’au Mundial, des stades entiers se lèvent tout d’un coup et se mettent à chanter : « Il va tomber ! Il va tomber ! », à l’intention de tous les dictateurs qui, aujourd’hui même, méprisent tant de foules à travers le monde.

Gabriel RINGLET

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