La marche pour la paix, troisième épisode : France, Allemagne et Suisse, la caravane est au quart de son parcours.

La marche pour la paix, troisième épisode : France, Allemagne et Suisse, la caravane est au quart de son parcours.

Plus de 600 kilomètres, et déjà 43 jours de marche et d’émotions qui tissent joies et peines, solitude et fraternité, silence et bruits du monde. Après la chambre à gaz du camp de concentration de Natzweiler-Struthov et l’accueil chaleureux en Allemagne, la caravane des marcheurs respire la Suisse et intériorise la force symbolique des lignes de crêtes. L’appel poursuit sa chronique et pointe ici quelques temps forts des dernières semaines. C’est inspirant. 

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Publié le

25 juin 2026

· Mis à jour le

25 juin 2026
Un drapeau de pèlerinage avec des Candaux de plusieurs couleurs
© Pèlerins de la paix

La beauté de la nature au cœur des Vosges nourrit le groupe en marche et le prépare sans doute à des rencontres sur des lieux blessés qui arrivent à grands pas. À Natzwiller, c’est une gifle qui le plonge au cœur de son projet et le relie à l’une des dix orientations de son ADN qui parle de se recueillir sur des lieux de mémoire et d’y prendre soin des blessures toujours ouvertes en posant des actes symboliques. « Nous savons que nous allons vers les ténèbres humaines, souffle Nikita Stampa, coordinateur du projet. Nos pas nous mènent aujourd’hui vers l’unique camp de concentration ayant existé sur le sol français. Il est perché là-haut à 800 mètres d’altitude dans un écrin de forêt. La beauté des Vosges devient soudainement terrible. Avant d’y monter, nous chantons Dona la Pace dans l’église de Schirmeck pour nous donner du courage. Puis, sous une Pietà nous entonnons Shalom lach Myriam. Il fait soudain glacial. Un vent froid nous pousse jusqu’à une bâtisse ordinaire dont l’étrange conduit de cheminée suspend notre souffle. C’est une chambre à gaz où de terribles expériences médicales ont été réalisées sur des juifs, des résistants, des tziganes. Nous nous mettons en demi-cercle devant les stèles et lisons à haute voix le nom de toutes les personnes tuées en ce lieu. Nos voix résonnent dans l’effroyable vide de l’histoire. »

Puis l’un d’eux récite, la voix tremblante, les versets d’un psaume en hébreu qui lui remonte au cœur. Les gorges se serrent. Certains poussent la porte et entrent. D’autres restent au seuil. Des larmes brûlantes inondent les regards.  Le groupe entre dans le camp et demande à Sébastien, directeur-adjoint, s’il peut chanter. Il leur accorde sans hésiter. « Nous nous arrêtons devant la grande croix dessinée sur le sol avec les cendres des déportés. Nous chantons. Puis nous entrons, silencieux, dans les couloirs des fours crématoires en priant intérieurement Shalom, comme on tient une bougie dans le vent glacé d’une nuit sans fin. »

Mémorial Struthov

RENDRE QUELQUE CHOSE À LA VIE

Nikita et d’autres participants témoignent et soulignent aussi la force de ce qui se vit en ces moments-là. Le groupe sent qu’il est à sa place et qu’il « rend quelque chose à la vie ». De façon symbolique et vivante, il est actif à sa mesure. Cette façon d’oser mettre son imagination créatrice au service de ce qui se vit – sans se laisser aller uniquement à la tristesse abyssale et combien légitime devant l’horreur – est très inspirante. Le désespoir ne s’immisce-t-il pas en l’être humain lorsque celui-ci se sent impuissant et menotté face aux ombres de son Histoire ? À ce sujet, il est très intéressant d’écouter l’entretien du groupe fondateur du projet avec un de leurs inspirateurs Satish Kumar. Celui-ci a reçu en 2001 le Jamnalal-Bajaj Award qui est remis à une personnalité porteuse des valeurs de Gandhi. Ce pèlerin de la paix, qui a réalisé une marche de 13.000 km entre Delhi et Washington en passant par l’Europe, a été reçu en Belgique à Hévillers le 29 mai 2025, pour y donner son point de vue sur le sens profond de l’attitude à incarner comme “pèlerin”. (Voir le lien en fin de chronique). 

À Natzwiller, Alain, membre de l’équipe du maire, vient assister au “cercle de départ” des marcheurs. Ils chantent, relisent une orientation et partagent des intentions pour leur nouvelle journée. Les invités donnent une densité particulière au cercle. Avec la présence de ce camp de concentration sur son terrain, Natzwiller et ses habitants ont été meurtris par l’histoire. Le groupe des pèlerines et pèlerins se connecte à cette souffrance. C’est un moment de fraternité spécifique. Au sortir du village, la forêt les accueille à nouveau dans ses bras réconfortants. L’arrêt au Mont Saint-Odile et son sanctuaire vieux de plus de mille ans offre une sorte de nettoyage au groupe encore habité par les ombres visitées. Le lendemain à Ohnenheim, Françoise, journaliste, débarque à l’improviste et mange un spaghetti avec le groupe. Les notes qu’elle prendra accouchent d’un bel article dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace.

DEUX MIRACLES BIBLIQUES

Le groupe franchit le Rhin juste après son “cercle de gratitude” au bord de l’eau en hommage à la France qu’il quitte. Beauté des campagnes, des forêts, des églises ouvertes, moments forts de conscience et de mémoire. À Kônigschaffhaussen, l’accueil dépasse les espérances. « Nous avons droit à deux miracles bibliques, explique Nikita avec humour. D’abord, lorsque l’eau de nos jerricanes est changée en vin blanc du Rhin par les six bouteilles que nous amène Stefan. Puis, le lendemain, c’est la multiplication des pains et des bretzels que nous apportent des villageois venus partager le petit déjeuner avec nous. »

Emerveillés par les paysages de la Forêt Noire, le groupe retrouve un peu de fraicheur par l’altitude atteinte. L’espoir était de pouvoir passer à Rütte, le village où a vécu et enseigné Graf Durkheim nommé justement “le sage de la Forêt Noire”. Plusieurs difficultés rendent cet espoir très mince. Le groupe vit aussi des moments de difficulté et de fatigue sous une chaleur parfois accablante. Certains se sentent fragilisés. Les pèlerins prennent de plus en plus la mesure de l’exigence de cette aventure. Pour quelques-uns, c’est parfois trop dur. Ils doivent s’arrêter ou penser au retour avant l’heure. Chacune et chacun s’éduque à sentir où est sa limite et quel est le sens de continuer ou pas, et c’est sain. Les épreuves traversées et les doutes nourrissent paradoxalement le projet de l’intérieur. L’important est d’accepter chacune et chacun dans son cheminement. Parfois, le groupe diminue et doit porter sur ses épaules une organisation prévue et pensée à la base pour davantage de personnes. Moins de gens, c’est moins de relais et parfois la même personne assume la guidance plusieurs jours de suite. Cette diminution renforce toutefois les liens. La fraternité qui s’en dégage est comme un rayonnement, une image reflétée de ce qui fonde le projet. La confiance reste intacte. Le soutien vient aussi de l’intérieur. 

« WILKOMMEN IN RÜTTE »

On avance, et tout peut faire sens selon le regard choisi face aux difficultés. Et souvent des surprises réinjectent de l’énergie et de la joie. « Dans la soirée, raconte Nikita, je reçois un coup de fil par erreur. Un homme me demande en allemand de parler à son fils. Au moment de raccrocher, je me dis que c’est sans doute la personne que j’ai essayé de joindre plus tôt pour être reçu à Rütte. C’est bien Andréas du Centre Durkheim ! Je peux prendre le temps de lui expliquer notre démarche et notre souhait d’être accueilli le lendemain. Je lui dis pourquoi, à mes yeux, Durkheim est un artisan de paix et le sens pour nous de venir l’honorer durant ce pèlerinage. Après un long silence, il me dit qu’il me rappelle demain pour voir ce qui est possible. » 

Le groupe, réduit momentanément à six personnes, est beau dans sa fragilité. Andréas rappelle : « C’est OK, vous êtes les bienvenus. » Le groupe n’oubliera pas son arrivée dans le village par le Graf Durkheim weg ! C’est soudain la plongée dans une autre dimension. Paisible, douce, puissante. Nikita dira ressentir la présence de Durkheim, « palpable comme un parfum d’éternité et de paix ». Ensuite, soupe à l’oignon, croûtons à l’ail dégustés sur le banc face à la petite chapelle. Le vieux sage a dû y passer de longs moments de contemplation. Après le camp nazi, la fatigue, les défis intérieurs et extérieurs et les lassitudes qui titillent à leur façon les certitudes, voici qu’en soirée Romain accueille le groupe ravi pour une bonne potée liégeoise sous la photo de Durkheim qui veille sur lui, comme un ancêtre sur sa propre famille. 

KALFRIED GRAF DURCKHEIM

S’IMMERGER DANS l’EAU

Le lendemain au départ, le parfum des lilas du jardin de Rütte dans l’air frais du matin les pousse en avant. « Être pèlerins, c’est avant tout être passant, ne pas s’attacher à l’agréable et ne pas repousser le désagréable. Traverser. Aller avec le mouvement de la vie. Simplement, le plus simplement possible en tout cas. »Soudain, l’horizon va s’ouvrir devant eux. Émergeant au-delà des dernières collines de la forêt Noire, ce sont les Alpes. Joie. Cette intimité avec la terre émerge de leur action de marcheurs.

À la frontière suisse, à Küssaberg, le Rhin plus proche de sa source est limpide et invite à la baignade. Helena, pèlerine, explique que, lors de processus intenses physiquement, émotionnellement et spirituellement comme celui que vit le groupe, il est important de s’immerger souvent dans l’eau pour se régénérer. Elle a pratiqué ces clés essentielles au cœur du projet Re-Conectando qui est une initiative de consolidation de la paix en Colombie qu’elle a cofondée avec Hector Aristizabal. Initiative belgo-colombienne née en 2018, elle se veut être un “laboratoire de Vérité et Réconciliation dans le ventre de la Terre-Mère”. Ce projet s’appuie sur l’écologie profonde, le théâtre social et des rituels de guérison pour accompagner les victimes, les ex-combattants et les autres personnes touchées par la guerre. 

Le mot principalement employé pour cette partie suisse est « émerveillements » par la rencontre de la beauté des paysages. Nikita Tsampa souligne le fait que, dans ce genre de démarche, on s’éveille mutuellement. Lorsque les habitants voient les marcheurs arriver et les entendent partager leur projet, cela allume en eux la même flamme que celle qui vit dans le groupe de pèlerines et pèlerins. C’est une contagion positive de lumière, d’intention, d’espérance qui réveille ce qui est déjà présent en chaque être. C’est en même temps très simplet et très concret. 

La Suisse avec Gus le chien

SYNCHRONICITÉ

Depuis peu, un chien est venu rejoindre le groupe. Gus est maintenant de la partie et donne sens à l’un des fondamentaux du projet qui insiste sur le lien avec le vivant. Cette image d’un chien et d’une vingtaine de pèlerins qui avancent portant l’espérance active de la paix n’est pas inédite. Le 26 octobre 2025, en effet, 24 moines bouddhistes Theravada et leur chien Aloka ont marché 108 jours pour la paix à travers les États-Unis jusqu’à Washington. Un périple spirituel entamé au Texas, dans un pays traversé par de fortes tensions politiques et sociales. Aloka a été adopté en chemin. Ce pèlerinage pour la paix a suscité une immense vague de solidarité et d’intérêt à travers le monde. 

Le groupe belge a commencé ses premiers pas de préparation le 25 octobre 2025, sans connaissance du projet des moines bouddhistes. Une nuit les sépare dans leurs élans et leur rêve. Ils étaient eux aussi 24 avec un chien dans leur groupe mixte. Ils ressentent « cette étonnante coïncidence – ou cette synchronicité – comme le témoignage subtil de la fraternité profonde qui unit les êtres dans leur désir de paix et d’harmonie. Cette synchronicité les renforce dans leur conviction intime de la nécessité de se mettre en chemin dans le monde d’aujourd’hui pour témoigner de cette fraternité ».

Les voir avancer et tenter de différentes façons de se joindre à eux depuis la Belgique (voir leur site) nourrit l’espérance et invite à croire en des projets apparemment irréalistes. Dans une interview menée par le journal britannique The Guardian le 16 janvier 2008 (« What part does spirituality play in the green movement ? »), Satish Kumar, face à l’accusation répétée d’avoir des objectifs irréalistes, répondait sans détour : « Voyez ce que les réalistes ont fait pour nous. Ils nous ont menés à la guerre et au changement climatique, à une dimension inimaginable de pauvreté, à une destruction globale de l’environnement. La moitié de l’humanité se couche affamée à cause de tous les chefs d’État réalistes du monde. Je dis aux gens qui me traitent d’irréaliste de me montrer ce que leur réalisme a fait. » À méditer. 

Michel DESMARETS

Le site du projet : pelerinsdelapaix.com/

Entretien avec Saztish Kumar : pelerinsdelapaix.com/satish-kumar

Suivre les pèlerins sur Polarsteps : polarsteps.com/PeacePilgrims

Sur YouTube : youtube.com/@peacepilgrim-y1c?si=0M8VQzq-qieFm7ib

Marcher avec eux depuis la Belgique ! pelerinsdelapaix.com/en-lien-depuis-la-belgique

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