Al Kamandjâti : une école de musique en territoire palestinien
Al Kamandjâti : une école de musique en territoire palestinien
En territoire palestinien occupé, l’association al Kamandjâti milite pour maintenir ouverte son école de musique. La privation de libertés individuelles ne fera pas taire les mélodies jouées par ses élèves, soutenus jusqu’en Belgique.
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« On leur offre une normalité dans l’anormalité. »Ramzi Aburedwan, musicienfranco-palestinien, est le président et le fondateur de l’association al Kamandjâti. Depuis 20 ans, il lutte pour permettre à des centaines d’enfants et adolescents palestiniens d’apprendre ce qui a “bouleversé” sa propre vie : la musique. Le 26 janvier dernier, l’armée israélienne perquisitionnait l’un des sites de son école, installé dans le camp de réfugiés de Qalandya, en Cisjordanie. Cinq instruments de musique ont tout bonnement été détruits, l’intérieur a été saccagé, les dossiers administratifs déchirés. D’un œil européen, la scène choque, l’attaque contre l’art est directe, froide, sans scrupule. Pour l’association, elle reflète une dramatique banalité.
SANS JUSTIFICATION
Sur place, une telle agression semble presque… inévitable. « Sous l’occupation israélienne, c’est tous les jours, chez tout le monde, partout et toujours sans justification », remarque Ramzi Aburedwan. Le coordinateur artistique de l’association, Iyad Staiti, le rejoint : « Ce n’est pas la première fois que l’armée débarque dans les camps de réfugiés, juste la première fois qu’ils cassent des instruments. Et cela ne sera pas la dernière. » Les deux hommes sont sidérés, mais à peine étonnés. Le fondateur connaît bien cette réalité, lui qui a grandi dans le camp Al Am’ari, à huit kilomètres de Qalandya. « La musique, c’était un rêve plus que lointain quand, dans un camp, notre enfance est marquée par le manque quotidien de ressources. On ne vit pas, on y survit », confie celui qui, grâce à une rencontre, a appris à jouer dès l’âge de 15 ans, avant qu’une bourse lui ouvre la porte d’études musicales en France. Il n’aurait jamais pu imaginer être photographié un jour un alto à la main, alors que petit, c’est avec une pierre qu’il apparaissait dans la presse qui couvrait, en 1987, la première intifada.
Son passé est le présent de milliers d’enfants palestiniens. Chaque semaine, 422 mineurs et leurs familles bravent les checkpoints pour atteindre leur école de musique, avec sous le bras l’instrument dont leur a fait don l’association. Trente-six sont inscrits au camp de Qalandya. « Dès le lendemain de la perquisition, les cours ont repris, nous n’avons rien changé au programme, souligne Iyad Staiti. L’attaque nous a donné la force de continuer et de faire plus. » Le président ne dira pas le contraire, lui qui compare l’association à un Phoenix.
PLUSIEURS COMBATS
L’envie de se relever émane de plusieurs combats. D’abord, celui de ne jamais donner raison à l’agresseur, qui tente d’asphyxier une population privée de son droit le plus fondamental à l’autodétermination. Celui aussi de militer pour un État palestinien à travers la conservation de son patrimoine culturel.« Au-delà de faire de la musique pour faire de la musique, nous inculquons aux jeunes nos valeurs, nos traditions, notre histoire. »Enfin, celui de permettre à une jeunesse abîmée, dont l’enfance a été volée, de s’épanouir et de retrouver un brin de liberté individuelle. « Nous œuvrons pour que nos élèves gardent leur créativité qu’Israël cherche à inhiber pour éviter le développement de notre peuple, argue Ramzi Aburedwan. Nous leur offrons aussi un outil pour s’exprimer, pour lâcher toute l’énergie négative accumulée intérieurement. »
La musique, comme l’art, se définit ainsi comme un espace personnel et collectif, intime et politique. « Nous n’avons pas pour objectif de politiser les enfants. Ils le sont déjà petits, au vu de la répression dans laquelle ils sont nés, ce que l’Europe a parfois du mal à comprendre. » Jouer d’un instrument en Palestine, comme dans de nombreuses autres zones de conflit, reste une arme. Un soft power discret, mais puissant, qui effraie sans commune mesure les autorités belligérantes. Même si elles occultent la parole, elles ne peuvent totalement contrôler la portée des artistes. « Les élèves ont des modèles à travers le monde, de musiciens palestiniens ou étrangers qui portent le drapeau israélien. La résonance est internationale. »
SOLIDARITÉ SANS FRONTIÈRE
Depuis ses débuts, l’association al Kamandjâti dépasse les frontières. Si son école se déploie sur sept sites en territoires occupés (sans compter ceux au Liban), son corps professoral, lui, vient des quatre coins du globe. « Avant la reprise de la guerre, en 2023, 90% de nos professeurs étaient étrangers. Avec les contrôles renforcés aux frontières, et les difficultés fréquentes pour entrer en territoire occupé, nous avons décidé de former la première génération d’élèves pour qu’ils deviennent le corps professoral. Aujourd’hui, nous comptons 45 enseignants palestiniens. »Malheureusement, même ainsi, assurer les cours n’est pas garanti. « On place les professeurs en fonction de l’école la plus proche, pour leur éviter au maximum de se déplacer. C’est une gymnastique quotidienne », constate le coordinateur artistique.
Depuis toujours, l’occupation israélienne contraint plus largement les projets de l’association. La guerre actuelle en a mis certains totalement à l’arrêt. Deux festivals de musique étaient auparavant organisés sur tout le territoire, à Gaza et en Cisjordanie, soit une centaine de concerts par an joués par des musiciens étrangers. Ces derniers donnaient aussi des masterclasses, devenues beaucoup plus rares. « Depuis janvier, nous avons juste reçu trois musiciens, un Italien et deux Espagnols. Sinon, avec la guerre et le ramadan, ça n’a pas été possible, comme pour un autre musicien italien qui devait venir en avril, regrette Iyad Staiti. Et rien n’est sûr pour les masterclasses de cet été, même si nous espérons accueillir Eloa Baudimont. » Un chef d’orchestre et compositeur belge engagé, originaire de Tournai.
La Belgique, justement, n’ignore pas la situation de l’association palestinienne. En août 2023, une trentaine d’élèves âgés de 12 à 18 ans s’étaient produits à Gand, Mons, Molenbeek ou Mouscron. Une tournée de onze dates pour l’ensemble Al Fanfardjati, porté par un projet quinquennal financé publiquement par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Province du Hainaut et soutenu par l’association Casa Palabre.« Pour certains de nos jeunes, c’était le premier voyage au-delà des frontières. Ce projet a montré que nous aimons la vie, notre culture et le peuple palestinien, car nous avons joué notre musique traditionnelle devant un public européen. »
TOURNÉE COMPROMISE
L’ensemble Al Fanfardjati devrait retrouver son public pour une seconde tournée, initialement pour 2026, mais que tous espèrent désormais pour 2027. La Fédération Wallonie-Bruxelles et la province du Hainaut ont mis le projet sur pause, attendant que l’horizon s’éclaircisse. Le président d’al Kamandjâti ne cache pas sa peur ni l’inquiétude du peuple palestinien pour l’avenir.« On ne sait pas se projeter. Depuis les accords d’Oslo, les colonies continuent de s’étendre. Ce n’était qu’un événement pour Israël, pour faire bonne figure. Il est maintenant trop délicat de faire voyager des élèves. »
Si les jeunes musiciens ne peuvent pas venir en Belgique, la Belgique ne peut pas, elle non plus, aller à eux. Ni même leur envoyer de nouveaux instruments de musique, comme le fait l’ASBL Music Fund, installée à Marche-en-Famenne. Depuis 2005, l’association, qui œuvre pour fournir de quoi jouer aux populations en zone de conflits – Palestine, Mozambique, Congo, Haïti – leur a déjà offert plus de cinq cents cuivres, bois, cordes et percussions. Elle a également formé sur place un réparateur spécialisé et doté l’école d’un atelier. Christian Bertram, luthier de l’ASBL, déplore l’arrêt de la collaboration et se dit “choqué” de la perquisition de janvier dernier.« Les Palestiniens, à l’instar des peuples réprimés, ont une résilience hors norme par rapport à nous. Ils sont fiers de se relever, de continuer quitte à donner cours dans la rue. Depuis la guerre, nous ne pouvons plus y aller, par sécurité et parce que nous sommes contraints par des subsides en baisse. »
Pas de quoi pour autant freiner Music Fund dans sa mission. L’an dernier, l’association a équipé une dizaine de familles d’élèves musiciens en exil en France. Désormais, elle n’attend qu’une seule chose, « le feu vert pour envoyer notre conteneur »qui contient d’ores et déjà deux à trois cents instruments. Mais lui faire traverser les mers en direction de la Palestine représente un risque trop important.« Le précédent a mis trois ans à arriver à bon port. Les autorités israéliennes l’ont gardé en demandant toujours plus de documents, en refusant de faire entrer des amplis et des synthétiseurs, par exemple, sur le territoire. Ce sont des pièces électroniques, qu’ils considéraient comme utiles pour des détonateurs ou des lanceurs. »Ramzi Aburedwan craint aussi pour ce colis, qu’il ne souhaite pas voir détruit ou volé par Israël.
Sans véritable lumière au bout du tunnel, l’association al Kamandjâti et tous les acteurs qui gravitent autour montrent une espérance sans faille, que l’on entend dans les notes jouées par ces dizaines d’enfants, l’instrument à la main. Une résistance glorieuse, loin d’être silencieuse.
Léa DELAPLACE
