Vacances : un peu de sens qui change tout
Vacances : un peu de sens qui change tout
Inutile de faire un trek au bout du monde ou une retraite dans un monastère pour donner du sens à ses vacances. Il suffit souvent d’être disponible, adopter des gestes simples, ou de saisir les opportunités proches pour se mettre “en vacance”.
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Les matins de vacances, Isabelle Dagneaux enfourche son vélo et part à l’aventure. Philosophe et médecin généraliste dans le Brabant wallon, elle n’a ni GPS ni itinéraire précis. Juste, sur un papier accroché au guidon, une série de chiffres griffonnés : des points-nœuds, un système de balisage utilisé en Belgique et aux Pays-Bas. Une orientation minimale pour une disponibilité maximale. « Je ne sais même pas toujours dans quel village je suis, mais je découvre, m’arrête, contemple. Je suis tombée sur de très jolis coins près de chez moi. Je me sentais ailleurs, alors que j’étais à 15 km. J’ai souvent envie d’envoyer une photo en disant : “Devinez où je suis ? À 3 kilomètres de ma maison !” » Parfois, Isabelle n’a même pas besoin de bouger. Elle met simplement son transat au bout de son jardin. « Je jouis alors une vue incomparable à celle que j’ai quand j’y travaille. »
BIVOUAC ET SOLO
Tiphanie, 39 ans, voyage plus loin, mais son expérience prolonge celle d’Isabelle. Sa page Facebook Bouge en Belgique et ailleurs compte 25 000 followers. « Je voyage de toutes les sortes possibles, explique-t-elle. Loin, mais aussi en Belgique. Il y a moyen de faire beaucoup de choses sans trop s’éloigner. »Elle peut partir avec une copine pour un week-end “tente de toit”, en dormant au-dessus de leur véhicule. À l’aventure, sans destination. Tout en étant sûres de trouver où se poser grâce à park4night, une appli collaborative qui propose des terrains où dormir, notamment chez des particuliers, grâce aux recommandations des utilisateurs. Elle aime aussi passer une nuit dans un logement atypique, comme une cabane, un château d’eau avec jacuzzi (près de Liège), ou une yourte (près de Tournai).
Et ne rate jamais une occasion de réaliser une rando avec bivouac, en particulier dans la grande forêt de Saint-Hubert. « Se réveiller dans la nature est déjà une aventure en soi. Dans cette forêt, il y a un circuit sur plusieurs jours avec trois endroits pour dormir. Chaque soir, les marcheurs se retrouvent à un bivouac. On passe la soirée ensemble, dans une ambiance “feu de camp”. Ce sont souvent de belles rencontres. Cela permet de renouer avec la nature, profiter du cadre, se couper des écrans. » Le smartphone peut rester présent, mais à distance. « Je ne sors que pour faire des photos ! »
Pauline de Theux, 29 ans, a choisi, elle, de marcher en solo. L’idée a pris du temps à s’imposer. « En tant que femme, j’ai toujours eu peur de voyager seule », confie-t-elle. Elle s’y est mise l’an dernier, en Amérique du Sud. « Plus on est dans ces conditions-là, plus on se rend compte que nos peurs sont un peu irrationnelles. »Cet été, elle partira seule pour deux semaines de trek dans les Alpes. Dans ces conditions, on marche et on s’arrête quand on veut. « Je peux écouter mon propre rythme. Je suis aussi beaucoup plus observatrice de ce qui m’entoure et à l’écoute de ce que j’ai envie de faire. » La peur a disparu. « À chaque fois que la situation aurait pu être stressante, il y a toujours eu quelqu’un qui est venu me parler. Les gens sont beaucoup plus avenants que quand on est en groupe. »
FAIRE MOINS ET S’ÉTONNER
Isabelle, Tiphanie et Pauline prennent le temps de ralentir, de desserrer le rythme habituel. Manon Van Cauwenberg a travaillé vingt ans dans les ressources humaines. Peu avant le covid, le décès de sa fille la fait changer de vie. « J’ai dû me retourner vers moi-même, écouter mes besoins », confie-t-elle. Elle s’est mise au slow living, une philosophie de vie née à la fin des années 1980. Depuis, elle s’est formée pour devenir “coach holistique” et accompagne notamment des jeunes. En vacances, changer radicalement de mode de vie ne va pas de soi. Par contre, s’initier au slow morning, popularisé par le livre Miracle Morning de Hal Elrod, convient très bien aux moments de congé. « Il s’agit de sortir du sommeil en douceur, de prendre le temps d’éveiller ses sens », explique la coach. Sentir l’eau couler sous la douche, se regarder dans son miroir, humer son café, le goûter, sentir la chaleur de la tasse… Et refuser un rythme imposé : ne pas surcharger son programme. « Faire une chose le matin, une autre l’après-midi… et pour le reste, se laisser vivre. »
Pour Isabelle Dagneaux, cette attention passe aussi par les sens. Devenue malentendante, elle a développé une autre manière de percevoir le monde. « Mon cerveau utilise mieux les ressources des autres sens… Je suis devenue plus visuelle pour repérer un oiseau, un papillon, une ombre. » Lors de ses promenades, elle s’arrête sur la courbe des champs ou les croisements de cultures. « J’ai l’impression d’être devant un tableau, mais naturel et vivant, dans les formes et les lumières. » Ancienne rectrice de la VUB, Caroline Pauwels rappelle dans son livre Ode à l’émerveillement (éd. Racines) combien s’émousse à l’âge adulte la capacité à s’étonner. Elle plaide pour une attention renouvelée aux choses simples, à ce qui, dans le quotidien, peut encore surprendre ou toucher. Les vacances offrent cet espace : un temps où l’on peut déplacer son regard et redécouvrir, dans des gestes ou des paysages familiers, une forme d’intensité que le rythme ordinaire tend à effacer.
DU TEMPS POUR SOI
Le sens peut aussi sourdre de l’action. À Waterloo, l’écrivaine Eva Kavian anime des ateliers d’écriture d’été. Trois jours pour écrire, lire ses textes à voix haute et écouter ceux des autres. « Les gens ont besoin d’un espace pour soi, d’un temps d’épanouissement que le travail n’offre pas suffisamment », constate-t-elle. Beaucoup de ses stagiaires ont choisi leur métier parce qu’ils aimaient lire et écrire. « Mais leur écriture professionnelle est loin de la création. »Pendant trois jours, ils se« réapproprient leur rêve. J’augmente leurs capacités de faire ce qu’ils aiment ». Parfois,cela change une vie. Certains publient, d’autres réorganisent leur temps ou réservent des moments pour écrire.
À la Maison du Livre de Saint-Gilles, les stages d’été prennent la forme d’ateliers condensés sur deux à quatre jours, pensés comme une parenthèse. « Pour prendre du temps pour soi, faire une pause avec le monde surconnecté et le rythme effréné dans lequel on est plongé quotidiennement », explique Carla Lloret-Palmero. Organisés en petits groupes, ils privilégient le collectif, la rencontre et une immersion dans des pratiques créatives liées aux mots, à l’écriture et à l’observation. Cet été, il y aura une “fabrique de textes et d’images” à partir de photos et d’observations, un atelier autour du végétal au jardin botanique Jean Massart, une proposition associant marche et écriture, et un stage de calligraphie japonaise.
Julien Kaibeck, spécialiste belge du “mieux-être”, invite, lui aussi, à déplacer le regard. Ancien journaliste devenu figure du mouvement slow cosmetics, il transmet des gestes simples pour ralentir et se rendre plus attentif au vécu. Dans sa pratique de l’écriture sensorielle, il propose de cesser d’interpréter. « On observe et on ressent. » Des micro-expériences qui donnent à l’instant une densité nouvelle. Il encourage aussi la pratique de l’art, car « il possède un pouvoir insoupçonné : il agit directement sur notre mental ». Cela peut être modeste : écrire quelques lignes au réveil, griffonner un détail, s’arrêter devant une lumière, écouter de la musique sans rien faire d’autre.
DU TEMPS POUR LES AUTRES
Le monde associatif manque de bénévoles. Consacrer des jours de vacances à aider une organisation peut être une bonne idée, même si les associations préfèrent les engagements dans la durée. La plateforme belge Give a Day s’inscrit dans ce type de démarche. « Le bénévolat est une très belle façon de passer son temps libre », dit Manon Jacob, chargée de projet. La plateforme, plus présente en Flandre (mais active par exemple à Charleroi), met en relation, même pour quelques heures, associations demanderesses et volontaires qui s’y sont inscrits. « Souvent, la difficulté n’est pas l’envie, mais le point de départ. » 2026 a été proclamée par l’ONU Année internationale des volontaires au service du développement durable. L’occasion de nourrir le sens de sa vie, même brièvement.
Les vacances peuvent aussi être des moments où on se retrouve autrement. Une famille élargie qui se réunit autour des grands-parents, des enfants devenus adultes qui reviennent pour quelques jours, des petits-enfants qui découvrent un paysage ou une église… Ailleurs, un fils peut emmener son père revoir le lieu de ses débuts, ou une mère présenter à sa fille ceux qui l’avaient accueilli autrefois. Les souvenirs circulent, les parcours se racontent, les regards se croisent. Cela peut se prolonger en groupe dans un voyage, une communauté ou une abbaye. Des moments simples qui permettent de se poser, d’échanger. Et de remettre un peu de sens en route.
Dans tous les cas, donner du sens à ses vacances revient à “être en vacance”, en se rendant disponible à un paysage, à une rencontre, une envie, un rythme, ou autrui. Pour l’anthropologue David Le Breton, marcher, voyager, pédaler permettent de « se soustraire provisoirement aux contraintes de son identité ». Dans son livre Disparaître de soi (Éd. Métailié), il décrit ces moments comme des « espaces de reconquête de soi », où l’on se met « en vacances de soi ». Non pour fuir ce que l’on est, mais desserrer l’étreinte du quotidien. Les vacances deviennent alors un déplacement intérieur, un allègement, où peut affleurer quelque chose de plus essentiel, presque imperceptible, mais durable.
Frédéric ANTOINE
GARDIEN DE CHAPELLE EN MONTAGNE
À trois reprises, Jean-François Dumont a consacré ses vacances à garder la chapelle Notre-Dame des Vernettes, joyau de l’art baroque savoyard perché seul à 1800 mètres d’altitude, sur un alpage. Il raconte : « Si, hors saison, cette chapelle reçoit à peine quelques randonneurs par jour, ils sont des centaines pendant l’été. On y accède par un chemin qui n’accepte comme voitures que celles des personnes à mobilité réduite et des gardiens. En effet, depuis longtemps, le lieu bénéficie d’un gardiennage assuré par des bénévoles se relayant là de semaine en semaine. Recrutés jusqu’il y a peu par une association locale, et, depuis, par la paroisse, les gardiens logent sur place, dans le minuscule logis de deux pièces qui prolonge le bâtiment. J’y ai vécu trois séjours (et deux saisons différentes) qui ont été autant d’expériences marquantes. »
« Ni guide de musée, ni prédicateur, chargé essentiellement de l’ouverture des portes le matin et du réassortiment des cierges, le gardien s’enrichit d’abord du contact avec les visiteurs, puis, passé 20 heures, du grand silence de sa solitude. En août, ces passages quotidiens du brouhaha au calme absolu, de l’agitation à l’immobilité, du soleil brûlant et la brume d’altitude me comblaient chaque fois d’une joie paisible. La simplicité de la vie au logis y ajoutait un autre bonheur, celui du dépouillement. Sans eau courante ni salle de bain, et dotée seulement d’un filet d’électricité solaire pour trois ampoules et la recharge de son portable, l’habitation imposait une organisation appropriée : prendre l’eau à la source potable à 250 mètres, s’occuper de la toilette sèche, gérer ses aliments privés de frigo, planifier son heure de marche pour gagner les premiers commerces. »
« Au printemps, lorsque chevreuils, bouquetins et marmottes se risquent à une visite, le sentiment d’être détaché du monde m’était plus vif encore, et le silence plus dense. Loin du monde, mais pas absent. La rencontre avec le visiteur, pèlerin dévot ou cyclotouriste distrait, était un plaisir répété. Celle avec moi-même était fréquente aussi, souvent limitée à des petites questions matérielles, mais pas seulement… Cette même envie de vivre la solitude et la rencontre, l’immersion dans la nature et la simplicité du quotidien me conduisent maintenant, pour une à trois semaines, sur des sentiers de grandes randonnées en Lozère ou dans le Lot. Mon corps de 71 ans rouspète parfois. Mon âme jamais. » (J.F.Dt)
Infos pour le gardiennage : notredamedesvernettes.fr/gardiennage
