Salomé Dewaels : « Mon cerveau frétille quand je joue »

Salomé Dewaels : « Mon cerveau frétille quand je joue »

Nommée aux César et aux Magritte en 2022 pour le film Illusions perdues de Xavier Gianoli, Salomé Dewaels s’impose peu à peu comme l’un des visages singuliers du cinéma belge francophone. Entre Bruxelles, où elle vit toujours, et les tournages français, l’actrice avance loin du star-system, portée par l’instinct, le jeu et un profond besoin de vérité. Elle tient le rôle principal dans L’île de la Demoiselle, actuellement sur les écrans.

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Publié le

5 juin 2026

· Mis à jour le

5 juin 2026
Nommée aux César et aux Magritte en 2022 pour le film Illusions perdues de Xavier Gianoli, Salomé Dewaels s’impose peu à peu comme l’un des visages singuliers du cinéma belge francophone. Entre Bruxelles, où elle vit toujours, et les tournages français, l’actrice avance loin du star-system, portée par l’instinct, le jeu et un profond besoin de vérité. Elle tient le rôle principal dans L’île de la Demoiselle, actuellement sur les écrans.

L’île de la Demoiselle, réalisé par le Belge Micha Wald, suit l’histoire de Marguerite, une jeune femme de la noblesse promise à son oncle (vice-roi du Canada) qui, durant l’expédition de Jacques Cartier en 1542, tombe enceinte après avoir été abusée par un membre de l’équipage. Accusée d’un péché adultérin punissable de mort, elle est abandonnée sur une île déserte avec sa servante et son agresseur. Le trio doit lutter pour survivre face aux éléments pendant plusieurs années. Pour Salomé Dewaels, porter ce long-métrage est un honneur. « Ça a d’abord représenté un immense moment de joie et de reconnaissance sur mon parcours. Même si, comme on dit, avec les grands droits viennent aussi les grandes responsabilités », sourit-elle, évoquant un tournage particulièrement intense, tant physiquement que mentalement.

Une grande partie du film a été tournée sur l’île bretonne d’Ouessant, au large du Finistère, dans des conditions parfois éprouvantes pour toute l’équipe. L’actrice raconte également combien les violences psychologiques traversées par son personnage l’ont affectée jusque dans son corps. « Même si mon cerveau sait que c’est faux, mon corps, lui, subit. » Malgré cette dureté, l’expérience reste profondément positive à ses yeux. Parlant d’un tournage « formateur », elle dit avoir ressenti de manière presque viscérale ce qu’est réellement un film : une œuvre de groupe, où chacun dépend des autres. « Sans une équipe, je ne suis pas grand-chose », résume-t-elle.

LA PASSION DU JEU

Chez Salomé Dewaels, le goût de la scène est né très tôt. Petite dernière d’une famille de quatre enfants, elle grandit à Jette, dans une ambiance qu’elle décrit aujourd’hui comme « très villageoise », entre les scouts et les voisins qui se connaissent tous. Ses sœurs font du théâtre et elle les regarde partir en représentation avec fascination. « J’observais leur déguisement, leur maquillage, et je trouvais ça tellement plus ludique que mes cours de danse classique », raconte-t-elle en riant. À 8 ans, elle supplie ses parents de l’inscrire au théâtre. 

Sa passion du jeu naît là, presque immédiatement, alors que son père pensait que cela remontait à encore plus loin. « Il disait que, comme j’étais la petite dernière, je prenais énormément de place à table. Je racontais des histoires, j’en faisais beaucoup… J’étais extravagante pour exister dans la famille. » Très vite, le théâtre devient un espace de liberté. Puis le cinéma arrive à l’adolescence, presque par hasard. À 14-15 ans, sa belle-mère l’inscrit à un casting pour un court-métrage étudiant réalisé par Delphine Girard. Elle décroche le rôle et le tournage agit comme une révélation. « J’étais la plus heureuse du monde. J’étais hallucinée. Je me suis dit : “waouh…” et je suis tombée en amour du cinéma. »

DES RENCONTRES CLÉS

À cette époque, pourtant, rien n’est simple. L’école ne fonctionne pas pour elle. Salomé décroche, change souvent d’établissement, peine à trouver sa place. Après le secondaire, elle quitte rapidement le domicile familial et enchaîne les jobs alimentaires : nettoyage de bureaux, animation pour enfants, petits boulots divers… Les écoles de cinéma lui semblent financièrement inaccessibles. « Je faisais toujours le calcul : est-ce que je peux me permettre ces études ? Et la réponse était toujours non. Alors, j’ai choisi d’apprendre sur le tas et de travailler. »

Sans stratégie de carrière précise, elle avance pas à pas, portée par les rencontres. La première est donc celle avec Delphine Girard. « Elle m’a donné énormément d’amour et de bienveillance. Elle m’a montré qu’un tournage devait être un endroit où on est respecté et protégé. », se souvient-elle. Puis viennent d’autres figures importantes : les réalisateurs Salima Glamine et Dimitri Linder qui lui offrent son premier tournage professionnel dans Pourt vivre heureux et lui apprennent concrètement le métier. « Ils m’ont responsabilisée. Ils m’ont appris à étudier un texte, à comprendre le fonctionnement d’un plateau. »

Un peu plus tard, Bouli Lanners remarque son travail dans un court-métrage et la contacte. « Il m’a dit que je devais réussir mes études et qu’il aurait un cadeau pour moi. Quand c’est arrivé, il m’a offert un petit rôle dans son film Les Premiers, les Derniers. » Autre rencontre déterminante : le directeur de casting Michaël Bier, qui l’aide à passer ses premiers grands castings et la met en contact avec son agente, Laura Meerson, de l’agence Adequat. « Je lui ai dit un jour : tant que tu continues, je continue. C’est une relation très forte. »

D’ABORD LA VIE PRIVÉE 

En 2021, Illusions perdues de Xavier Giannoli, qui réunit notamment Vincent Lacoste, Cécile de France et Benjamin Voisin et où elle interprète une prostituée délurée amante du héros, change soudainement son exposition médiatique. Elle décroche une nomination aux Magritte et aux César pour le meilleur espoir féminin. Pourtant, elle traverse cette période dans une forme de décalage intérieur. « Quand le film est sorti, j’étais enceinte. Franchement, ça paraissait presque secondaire par rapport à ce que je vivais. » Le succès du film lui ouvre néanmoins de nombreuses portes. « Certaines personnes m’ont découverte à ce moment-là et ont eu envie de me rencontrer. » Mais sa vie change peu, elle continue à travailler avec la même agente. Installée à Forest, elle revendique un profond attachement à la capitale belge. « Paris, c’est pour les rendez-vous professionnels. Bruxelles, c’est mon cocon. » Un cocon où vivent aussi sa fille de 4 ans, son compagnon, ses deux chats, ses livres et une forme d’ancrage longtemps recherché. « Pour moi, la vie privée est plus importante que la vie professionnelle, même si mon métier est essentiel à mon équilibre. »

INTENSE ET INSTINCTIVE

Lorsque Salomé Dewaels parle du métier d’actrice, quelque chose s’anime immédiatement dans son regard. Le jeu semble chez elle relever presque du phénomène physique. « Mon cerveau frétille quand je joue », dit-elle simplement. Pour construire une émotion, elle se reconnecte à des sensations profondément enfouies. « Mon corps sait où on veut m’emmener. Je vais retrouver une tristesse que j’ai connue, une sensation inscrite quelque part dans mon cœur. » Contrairement à certains comédiens, elle dit ne jamais prendre de distance avec ses personnages. « Quand je joue, je me donne à 100%, je suis totalement dans le présent. » 

Elle aime avant tout le jeu collectif, le rapport à l’autre. « Si deux acteurs ont la même énergie, cela devient presque régressif. Comme des enfants qui jouent dans une cour de récréation. » Ce qu’elle supporte moins ? « Les gens qui jouent pour eux-mêmes ou qui ne connaissent pas leur texte. Là, je m’ennuie très vite. » Aujourd’hui, elle dit traverser un moment charnière. « Je ne peux pas encore choisir exactement ce que je veux, mais je peux désormais refuser ce que je ne veux plus. » Elle rêve de rôles plus décalés, plus amoraux, loin du naturalisme dans lequel on l’attend souvent. « J’aimerais qu’on m’emmène ailleurs, dans un univers où on ne m’imagine pas. »

DEUX PIERRES EN POCHE

La spiritualité fait aussi partie de sa vie, même si elle préfère rester pudique sur le sujet. « Je suis croyante, mais c’est très personnel. Pour moi, c’est davantage une philosophie, quelque chose qui me rassure. » L’actrice avoue également être assez superstitieuse. Dans ses poches, deux pierres l’accompagnent souvent sur les tournages : un caillou en forme de cœur reçue de son père avant un événement important et une pierre bleue donnée par la réalisatrice Pauline Loquès. Il y a aussi cette bague offerte par son compagnon, qu’elle porte constamment.« Si je ne l’ai pas, je ne me sens pas complète. » Quand elle ne tourne pas, Salomé Dewaels éprouve la nécessité de se retirer du monde. « Je donne énormément dans mon travail. À un moment, je n’ai plus de batterie sociale. J’ai besoin de rentrer chez moi pour me ressourcer. » 

Malgré les angoisses que ce métier peut encore provoquer, malgré les périodes de vide qu’elle a connues, l’actrice semble aujourd’hui avoir trouvé un équilibre entre création et intimité. Et derrière cette joie-là, derrière les tapis rouges et les films qui sortent, demeure peut-être surtout une jeune femme qui continue à chercher sa place dans le monde à travers les histoires qu’elle incarne avec sincérité. 

Virginie STASSEN

L’île de la Demoiselle, en salles.

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