La religion, cela n’a pas de sens
La religion, cela n’a pas de sens
Dans son ouvrage au titre interpelant, La religion n’existe pas, la sociologue Nathalie Heinich estime que le religieux étant impossible à définir, il ne peut être appréhendé que par ses fonctions multiples.
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« “La religion” n’existe pas en tant que réalité objective : il n’existe que “des” religions, descriptibles et analysables dans leurs contextes spatio-temporels, et qui ne constituent que des modalités possibles de mise en œuvre de telle ou telle pratique. » Constatant l’absence de définition satisfaisante de la religion (ou du religieux), même si de très nombreux penseurs appartenant différentes disciplines s’y sont risqués, Nathalie Heinich estime que la religion ne peut être comprise qu’à partir des pratiques exercées dans son cadre.
TERRAIN SÉCULIER
Mais pourquoi la religion est-elle impossible à définir ? Parce que les multiples concepts qui lui sont associés – le sacré, le salut, la croyance, la ritualisation, sa dimension communautaire, son caractère institutionnel, etc. – ne sont pas « convaincants » : d’une part, ils ne se retrouvent pas dans toutes les religions et, d’autre part, ils ne lui appartiennent pas en propre. Le terrain religieux s’est en effet considérablement étendu au séculier. La sacralisation et la ritualisation sont, par exemple, présentes dans le culte de la personnalité (qu’elle soit politique, sportive ou culturelle), dans des événements rassembleurs (concerts, matchs de foot, Tour de France…) ou dans l’art (touchant l’œuvre elle-même et/ou son auteur).
Mais, selon Nathalie Heinich, il ne s’agit pas de pratiques religieuses se manifestant sous une forme profane, d’autant plus que ceux qui s’y adonnent rejettent toute appartenance religieuse. C’est, à l’inverse, un ensemble de pratiques susceptibles de s’appliquer aussi au religieux, confirmant le « caractère relatif, restreint et conjoncturel » de la religion. La sociologue relève ainsi que les pèlerinages “laïques” sur des lieux de batailles ou sur la tombe de personnalités ne doivent pas être interprétés « comme une survivance religieuse dans un monde déserté par la foi ». Ce sont plutôt les pèlerinages religieux qui ne sont qu’une expression parmi d’autres de la “fonction pèlerinage”, ce qui est radicalement différent.
BOUQUET DE FONCTIONS
Notant que les religions sont dotées de caractéristiques propres bien identifiées par leurs adeptes, Nathalie Heinich reprend à Nobert Elias le concept de configuration, un espace constitué de multiples propriétés interdépendantes. Les religions deviennent ainsi « des configurations spécifiques, unissant des personnes dans le partage d’actes, d’objets, de références, d’institutions, etc. ». L’adoption de ce point de vue empirique, qui s’appuie sur l’observation du terrain, rend dès lors stérile la volonté de définir “d’en haut” ce qu’est une religion. Chacune d’entre elles est caractérisée par ses multiples fonctions qui, pouvant différer entre elles, éloignent toute tentation « de dégager un invariant universel qui définirait “la” religion ». Toute religion possède un “bouquet de fonctions” qui lui est spécifique et la singularise.
Il s’agit donc de raisonner « non pas en termes de propriétés ontologiques de “la religion” – ce qu’elle est – mais en termes de fonctions assumées par les différentes religions – ce qu’elles font ». Mais quelles sont ces fonctions ? Nathalie Heinich en distingue pas moins de vingt-deux dont aucune religion n’a le monopole, la majorité d’entre elles n’ayant en effet « pas besoin d’un cadre religieux pour être mises en œuvre ». Et leur importance varie d’une religion à l’autre. Les unes sont présentes dans un grand nombre de configurations religieuses (les fonctions sacralisante, cultuelle, rituelle, mystique, prophétique, eschatologique, sacrificielle, consolatrice…), d’autres le sont plus marginalement (civique, éthique, esthétique, fictionnelle…). Et, analyse la chercheuse, c’est moins à un « retour du religieux » qu’« à une réactivation à géométrie variable » de plusieurs de ces fonctions que l’on assiste depuis plusieurs années.
Michel PAQUOT
Nathalie HEINICH, La religion n’existe pas, Paris, Gallimard, 2026.

