Oublier le paradis
Oublier le paradis
On peut oublier ce qui demeure pourtant sous nos yeux : quand une chose prend toute la place, tout le reste cesse d’exister, non pas objectivement, mais subjectivement.
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Le récit de la chute d’Adam et Ève dans le Coran est souvent lu comme le récit d’une tentation punie. Dieu ouvre le Paradis, offre à ce couple primordial ses délices et ne leur interdit qu’une seule chose : l’approche d’un arbre. « Mangez-en tous deux, à votre guise ; et n’approchez pas de l’arbre que voici » (s.7 v.19).
La faute semble alors limpide : l’interdit excite le désir, le désir devient transgression, et la transgression provoque la chute. Pourtant, un autre détail du récit permet peut-être d’en déplacer le centre de gravité. Le Coran dit ailleurs au sujet d’Adam : « Il oublia » (s. 20 v. 115). Et si la chute ne venait pas seulement du désir, mais de l’oubli ?
LA RÉDUCTION DU MONDE
Prenons le temps d’y penser : dans le récit, Adam et Ève ne manquent de rien, ils sont ensemble, en présence l’un de l’autre, peuvent manger, contempler, se reposer, habiter un monde qui ne leur oppose encore ni fatigue ni pénurie. Un seul arbre leur est refusé. Or c’est précisément cet arbre qui finit par occuper tout le champ de leur attention. À mesure que leur nouvelle obsession grandit dans leur esprit, le reste du Paradis semble s’effacer. Les fruits permis deviennent invisibles devant le fruit interdit ; l’abondance se contracte autour d’un manque ; l’infini se trouve comme réduit à un seul objet.
On tient là, peut-être, une autre manière de comprendre l’oubli d’Adam ? On peut oublier ce qui demeure pourtant sous nos yeux : quand une chose prend toute la place, tout le reste cesse d’exister, non pas objectivement, mais subjectivement. Adam ne chute pas du Paradis parce que Dieu l’en aurait chassé. Il le quitte déjà de lui-même, par son regard obnubilé par l’arbre interdit. Avant même la chute, il y aurait donc cette étrange réduction du monde, quand l’unique chose hors de portée devient plus réelle que tous les dons à portée.
DES MIRACLES SILENCIEUX
Compris ainsi, le récit peut servir à repenser notre rapport à la vie ordinaire. Combien de fois un objet désiré, un produit de luxe, un message attendu, la reconnaissance d’une personne ou l’attention de quelqu’un suffit-il à obscurcir tout le reste ? Qu’un seul désir n’ait pas été satisfait et c’est une journée entière qui est déclarée vaine.
Pourtant, dans cette même journée, les yeux ont vu, les jambes ont porté le corps, les mains ont obéi à l’intention, les poumons se sont gorgés d’air, le cœur a battu sans qu’on le lui demande. Nous traversons tous ces miracles silencieux sans leur accorder la moindre pensée.
Pouvoir lever un bras, coordonner un pas, respirer sans douleur, avaler sans difficulté ou simplement ouvrir les yeux au matin n’a rien d’insignifiant. Ils sont le paradis qui nous est offert, gratuitement, jour après jour et il suffit qu’un seul de ces mécanismes se dérègle pour que ce qui paraissait banal révèle soudain son infinie valeur.
UNE OBSESSION OCCULTANTE
Ainsi, le récit d’Adam et Ève pourrait avoir moins avec l’idée d’une tentation qui aurait attiré la colère divine qu’avec l’idée d’une obsession occultante, née d’une âme encore sujette à l’immaturité. Chaque fois qu’une absence efface cent présences, qu’un désir fait oublier mille bienfaits, ne rejouons-nous pas, à notre échelle, le récit de cette chute archétypale ? Le Paradis n’est alors peut-être pas seulement ce que l’on perd après la faute. Il est sans doute, et avant tout, ce que l’on cesse de voir… Ce que l’on oublie.
Hicham ABDEL GAWAD, Écrivain
