Christophe Lamfalussy : ancien grand reporter en pays en guerre
Christophe Lamfalussy : ancien grand reporter en pays en guerre
Longtemps journaliste et grand reporter à La Libre Belgique, Christophe Lamfalussy, aujourd’hui retraité, a été présent dans de nombreuses zones de guerre : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Syrie, Irak… Ilraconte dans Zone rouge ses souvenirs marquants et plaide pour la nécessité du journalisme de terrain, souvent menacé.
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– Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire Zone rouge ?
– J’avais envie de transmettre aux plus jeunes générations mon expérience de reporter. J’ai gardé tous mes articles, mes agendas, des carnets de reportages et j’ai commencé à piocher pour retrouver des histoires qui m’avaient marqué et que je voulais partager. Géraldine Henry, des éditions Racine, a tout de suite accroché et elle m’a dit assez vite qu’il faudrait mettre aussi un peu de moi-même, de mes impressions et sentiments, ce qui n’était pas mon projet premier.
– L’envie de devenir journaliste ou reporter, comment est-elle venue chez vous ?
– J’avais certainement une fascination pour le journalisme d’investigation et j’avais été très marqué par l’affaire du Watergate. Une envie de voyager aussi mais pas de couvrir les guerres. Reporter de guerre, c’est venu un peu par hasard.Très tôt, mon objectif a été de faire du journalisme. J’ai commencé à 16 ans dans une petite revue culturelle puis j’ai fait une candidature en scienceséconomiques, politiques et sociales et ensuite la criminologie.
— Vous avez préféré faire un service civil comme objecteur de conscience plutôt que le service militaire…
— C’étaient les années septante, après mai 68 et la manifestation contre l’implantation des missiles Pershing en Belgique, à laquelle j’ai participé. J’avais aussi le sentiment que le service militaire était un peu à bout de course tel qu’il existait. J’étais aussi proche du Mouvement chrétien pour la paix qui lançait des chantiers internationaux avec l’idée qu’un rapprochement entre les jeunes allait désamorcer les conflits. La voie du pacifisme nous semblait une voie possible, même si, plus tard, j’aurai très vite une leçon de réalisme à travers la guerre. J’ai donc fait un service civil de vingt mois, plus long que le service militaire, et un stage intéressant à la Ligue des droits de l’homme.
– Vous allez ensuite étudier le journalisme à l’université Columbia de New-York et, de retour en Belgique, vous êtes engagé dans le journalisme local…
— À Vers l’avenir, à Wavre, et puis au Courrier de l’Escaut, à Tournai. Et là, le premier jour, le rédacteur en chefme voit arriver dans son bureau et me dit : « Monsieur, je n’ai qu’un conseil à vous donner, c’est que je vous voie le moins possible à la rédaction. » Un message très pertinent car c’est sur le terrain qu’il faut aller, voir les gens et leur parler.
— Entré à La Libre Belgique en 1987, deux ans plus tard, votre première expérience du reportage à l’étranger est la chute du mur de Berlin. Vous êtes présent ce jour-là…
— C’est l’évènement le plus heureux de ma carrière et aussi familialement important dans la mesure où mon père, réfugié politique en Belgique, avait fui la Hongrie en 1949, face à l’emprise croissante des communistes à l’université. Et donc voir tout ce monde s’écrouler était quelque chose de fabuleux parce que, pendant des années, mon père n’avait pas pu retourner en Hongrie, ni revoir ses parents.
– Votre père, Alexandre Lamfalussy a fait une carrière importante dans le monde de l’économie belge et européenne. Être le fils de quelqu’un de cette notoriété est à la fois une chance et une difficulté ?
– Exactement. Vu la renommée qu’il avait, il me paraissait important de choisir une autre voie pour ne pas être définitivement le “fils de”. C’est aussi pour cela que j’ai choisi le journalisme et de faire mon chemin moi-même.
— En 1993, vous allez à Sarajevo avec Reporters sans frontières alors que la ville est encerclée par les forces serbes. Votre baptême du feu…
– La première nuit, je loge avec des confrères à l’hôtel Holiday Inn. À minuit, on tire vraiment très fort à une centaine de mètres de ma chambre et je vois des incendies. J’ai alors une peur physique qui me cloue au lit et que je n’ai plus vécue par la suite, avec dans ma tête toutes les questions aussi d’un mari et père de famille : « Ai-je bien fait de venir ici ? »J’ai expérimenté cette nuit-là à la fois les premiers bombardements de ma vie et, en même temps, toute la dangerosité et la folie d’une guerre.
« Les reporters sont des sentinelles de l’information »
— Vous avez connu d’autres expériences difficiles ?
– J’ai eu une sorte de burn-out après un séjour en Afghanistan. On peut se protéger, mais pas toujours rester indemne. Quand je revenais de Sarajevo, la première semaine, je roulais extrêmement vite à Bruxelles, comme pour éviter des dangers potentiels et me protéger. Sur le long terme, cela m’a amené à une certaine gravité. On accumule toute une série d’images et d’expériences difficiles qui minent parfois le moral et la façon dont on voit le monde.
– Si vous avez souvent côtoyé des victimes civiles des guerres, le métier est d’abord d’être témoin et de rapporter.
– Les reporters sont des sentinelles de l’information. Ils sont en première ligne. C’est la fonction première d’un journaliste et ils le sont dans le cas d’une guerre où ils sont confrontés à des situations très dures. Si on est une éponge et qu’on absorbe toutes les émotions qui viennent à ce moment-là, on ne peut plus être capable de couvrir plusieurs guerres. Il est très important de savoir jusqu’où on peut aller physiquement, mais aussi sur le plan des émotions.
— Reporter, un métier nécessaire aujourd’hui ?
– Oui, je plaide cela, alors que l’Intelligence artificielle va de plus en plus nous influencer et peut-être même nous dominer. L’important et le primordial du métier de journaliste est d’abord d’amener des éléments nouveaux, d’aller au-devant de l’actualité sur le terrain, d’interroger les gens, de faire aussi des enquêtes, tandis que toute une série d’analyses, de rappels historiques peut être faite à la rédaction.
— Dans un conflit, il faut essayer de s’informer dans les deux camps ?
— Si on est dans un seul, on finit par être emporté par le narratif de ce camp-là. En allant de l’autre côté, y compris dans celui de l’agresseur, comme c’est le cas de la Russie ou comme je l’ai fait en Serbie et au Kosovo, on voit et recueille des informations différentes.
— Le 11 septembre 2001, à New York, l’explosion des tours devient un événement très important dans votre carrière. Quelques jours plus tard, vous êtes sur place…
— Je me vois encore assis devant ces tours fumantes avec les pompiers qui continuent d’arroser. J’ai l’impression de la fin d’un monde. C’est ce qui va me faire basculer des Balkans vers le monde de l’islam, de l’islamisme et de la radicalisation politique.
— Vous avez par la suite creusé ce sujet, à la fois en Belgique et en allant en Syrie, en Irak, en Afghanistan…
– Pour moi, l’évènement de New York est la perception quasi physique du danger que représente un islam salafiste sur des populations assez jeunes de nos quartiers. Une sorte d’idéologie binaire qui s’adresse à des jeunes un peu en déroute. La moitié de ces Belges partis en Syrie avaient un casier judiciaire. Il y avait un terrain propice à cette idéologie binaire, opposant le bien au mal, les croyants aux mécréants, et nourrie par le besoin d’expier ses fautes après un parcours de délinquance. Les jeunes européens partis en Syrie ont été radicalisés dans leur pays ou chez nous, et une deuxième fois en arrivant là-bas ou en Irak où ils suivaient des cours de religion islamique avec des gens rétrogrades. Je pense que la question de l’instrumentalisation de la religion est au cœur de pas mal de problèmes qu’on connaît maintenant dans le monde. Des accents religieux se retrouvent dans de nombreuses opérations militaires. La religion devrait être d’abord quelque chose de personnel, même si elle peut être aussi un moteur collectif au niveau social.
« L’instrumentalisation politique de la religion est au cœur de nombreux problèmes »
— Pour vous, la dimension spirituelle est importante dans la vie ?
— J’ai renoué avec cette dimension en faisant le pèlerinage de Compostelle de 2000 à 2010. Un beau-frère m’a proposé de marcher à partir du Puy-en-Velay et, pendant dix ans, on a fait avec lui et d’autres des bouts du parcours jusque Compostelle. On dit souvent qu’on part en randonneur et termine pèlerin. C’est vrai qu’on découvre cette dimension spirituelle, à la fois par le rythme de la marche, mais aussi par les arrêts dans des chapelles, des monastères, par les rencontres… Cela m’a permis de faire l’expérience d’un dialogue intérieur avec plus grand que soi.
— En 2002, Poutine vient à un sommet spécial de l’OTAN que vous suivez pour le journal. Quand on voit le cheminement qui a mené à la guerre à Ukraine, vous écrivez qu’on a raté des occasions d’éviter le conflit…
— Poutine est l’invité spécial de ce sommet organisé pour lui afin de créer ce qu’on a appelé le Conseil OTAN-Russie qui devait entraîner un dialogue entre les Russes et les membres de l’OTAN, alors que se profilait l’adhésion de plusieurs anciens pays du bloc de l’Est à l’OTAN. Les discours de l’époque étaient extrêmement positifs. Je pense que nous n’avons pas fait assez attention au fait que l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux portes de la Russie était perçu par celle-ci comme une menace. On aurait dû travailler beaucoup plus cet aspect-là. Alors que les Américains disent que la liberté des peuples est de choisir leur propre destin, il aurait fallu aussi mesurer les conséquences de ces actes et comprendre ce que cela pouvait entraîner comme réaction d’un pays aussi grand que la Russie.
— Vous avez rencontré des gens que vous admirez ?
— Oui, beaucoup. Une femme qui m’a vraiment épaté est Nadia Murad, membre de la communauté yézidie en Irak. Elle revenait de captivité de l’État islamique où elle avait été une esclave sexuelle pendant plusieurs mois avant de s’échapper. Je l’ai rencontrée en février 2015 avec la photographe Johanna de Tessières dans un camp de réfugiés au nord du Kurdistan irakien. Pour la première fois, elle a accepté de témoigner pendant deux heures. En 2018, elle a obtenu le prix Nobel de la Paix. Sa détermination, son courage et sa volonté de fer m’ont vraiment impressionné. Elle voulait témoigner afin que les choses se sachent. Elle se bat maintenant pour la reconnaissance du génocide des yézidis par la communauté internationale.
— Dans un monde en basculement, vous invitez les Européens à ne pas juger le monde avec leurs seules références…
— Le projet européen est fondamental. On peut être fier de ce qui a été fait, mais il faut en même temps se méfier de vouloir appliquer toutes nos règles et nos principes à des gens qui vivent à des milliers de kilomètres de chez nous, qui ont vécu des moments historiques différents, ont des traditions et des cultures différentes. Il faut au contraire se mettre à leur écoute plutôt que de vouloir généraliser nos principes. Il ne faut pas venir avec des idées toutes faites et vouloir aller tout de suite au point ou à l’objectif qu’on veut atteindre. Prendre le thé dans la tradition arabe, par exemple, est très important. Il faut juste prendre le temps, s’asseoir, on est alors beaucoup mieux respecté. Et on va plus loin grâce à cette qualité d’écoute. C’est quelque chose que j’ai dû appliquer dans mon métier. Je ne pouvais pas arriver dans des villages, en Afghanistan par exemple, sans aller voir le chef tribal ou le responsable de la police, parce que ces gens-là savaient bien que j’étais arrivé.
— À 17 ans ou 18 ans, vous étiez idéaliste. Vous l’êtes toujours ?
— Je suis toujours fondamentalement optimiste, mais sans être naïf. Je crois en la capacité de l’homme à aller vers l’avant et à s’adapter. Je pense que c’est important de dire cela aux générations suivantes. L’actuelle cherche des alternatives et en trouve. Des gens sont en train de changer la logique au sein des entreprises, d’autres qui travaillent un peu hors du système ou trouvent des alternatives, par exemple de logement, de mobilité. C’est encourageant.
Propos recueillis par Gérald HAYOIS
Christophe LAMFALUSSY, Zone rouge, un grand reporter face à l’enfer des guerres, Bruxelles, Racine, 2026.
