L’URGENCE DE L’ESSENTIEL
L’URGENCE DE L’ESSENTIEL
Le philosophe et sociologue Edgar Morin avait l’art de saisir en quelques mots l’esprit du temps. En témoigne cette formule : « À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. »
Publié le
· Mis à jour le
Qu’est-ce donc que l’essentiel ? Une fois nos besoins vitaux satisfaits, qu’est-ce qui donne sens à notre vie ? Si la réponse varie selon les parcours et les sensibilités, une constante demeure : notre existence se construit dans et par la relation.
L’ESSENTIEL À PORTÉE DE VIE
Parmi les figures bibliques qui nous encouragent à percevoir l’urgence de l’essentiel se trouve un homme qui découvre un trésor caché et un marchand qui cherche des perles fines (Matthieu 13, 44-46). Leur vie va être transformée par cet évènement. Qu’arrive-t-il lorsque nous sommes rencontrés par ce que nous considérons essentiel ? Cet essentiel qui n’est, ni plus ni moins dans ce bref récit biblique, que le Royaume de Dieu en germe dans notre monde ?
Tout d’abord, il y a de la joie à trouver ce qui donne sens à notre vie. Dès lors, nos priorités se déplacent et notre manière d’habiter le monde change. Écartons d’emblée un malentendu : dans l’Évangile, le Royaume ne relève pas de la géographie, mais d’une dynamique relationnelle et spirituelle dans laquelle l’enseignement de Jésus est mis en pratique. Le Royaume est cet espace de vie en compagnie de Dieu, ces moments de plénitude et d’harmonie qu’il nous est donné de vivre quand, par exemple, une relation depuis longtemps brisée se renoue grâce au pardon ; quand la confiance naît dans une relation, quand les ennemis d’hier parviennent à changer de position et créer un espace de discussion.
Pour évoquer le Royaume, le texte biblique foisonne d’images différentes. « Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ. »« Le Royaume des cieux est encore comparable à un marchand qui cherchait des perles fines. » Ces images sont tirées de la réalité quotidienne, elles ne font pas du Royaume un idéal inaccessible, un lieu paradisiaque, une idée abstraite ou un ensemble de doctrine.
Le Royaume ne se conquiert pas, il est donné, là tout proche. Par pure grâce. Il peut être reçu de manière inattendue, comme celui qui a trouvé un trésor, il peut être cherché comme l’homme en quête de perles fines. Il est offert, mais il faut le discerner dans la réalité parfois lourde des jours. Cette vie qui pointe malgré tout, cet éclat d’humanité qui parvient à luire à travers le marasme de la violence implicite ou franche. Le Royaume se conjugue certes au futur, mais il s’éprouve déjà au présent.
DEVENIR TRÉSOR
Cet homme qui trouve sans l’avoir cherché un trésor prend conscience de l’importance de sa découverte et vend ses biens. Il prend son temps, il ne sacrifie pas l’essentiel pour l’urgence, il n’est pas mû par l’avidité et la peur de perdre. Il se met en règle et achète le champ. En effet, selon le droit de l’époque, ce qui était trouvé dans une terre appartenait au propriétaire de celle-ci. Voilà un trésor qu’on ne peut quantifier mais la joie de la découverte est telle qu’elle éclipse tout regret concernant ce dont il se sépare. Il a le sentiment que ce qui lui a été ainsi donné est plus précieux que tout.
Quel est donc ce “trésor” ? La plupart des interprétations y voient le Christ et son enseignement. Mais le récit peut aussi renverser notre regard : et si le “trésor” était celui ou celle qui se laisse rencontrer par le Christ ? En se découvrant “trésor”, chaque être humain trouve le courage d’habiter pleinement l’épaisseur de son existence, faite d’ombres et de lumière. N’est-ce pas dans cette traversée que s’éprouve la profondeur d’une vie spirituelle ?
Laurence FLACHON
Pasteure de l’Église protestante de Bruxelles-Musée (Chapelle royale)
