L’habitat groupé, une école du vivre-ensemble
L’habitat groupé, une école du vivre-ensemble
On en compte près de deux cent cinquante aux multiples facettes en Wallonie, et cent cinquante à Bruxelles : l’habitat partagé ne se résume pas à regrouper des personnes sous un même toit. Il ouvre d’autres façons de vivre, de décider ensemble et de créer des solidarités concrètes. Des lieux qui peuvent inspirer bien au-delà de leurs murs. Rencontre avec plusieurs témoins et fondateurs.
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Il y a La Tarlatane à Virginal, la ferme de Louvrange ou celle de Lizée, Le Seucha à Profondsart, le petit Béguinage de Louvain-la-Neuve… Cette façon de La Tarlatane à Virginal, Brutopia à Forest, la ferme de Louvrange ou celle de Lizée, Le Seucha à Profondsart, Le Petit Béguinage de Louvain-la-Neuve ou Le Jardin du Béguinage à Etterbeek, L’arbre qui pousse à Ottignies, Le Martin pêcheur à Boitsfort, L’Heptagramme à Braine-l’Alleud… Collectifs citoyens, habitats solidaires, projet intergénérationnel, béguinages contemporains, projets plus sociaux ou écologiques, habitats kangourou, collectifs pour seniors : c’est à chaque fois un laboratoire vivant et original qui peut parler au monde contemporain. Il favorise la convivialité autour d’un projet commun et mutualise les ressources.
Ce vécu se situe au croisement de divers défis sociaux. Sa réussite dépend souvent d’un alliage fécond entre la force des convictions initiales et la souplesse suscitée par le vivre-ensemble. La petite société élaborée avec soin n’échappera pas aux problèmes que les sociétés elles-mêmes ont toujours dû affronter. Mais ici on s’est choisi, on invente et on construit ensemble. Rien qu’à Bruxelles, on découvre 150 habitats groupés aux multiples facettes et près de 250 en Wallonie. Des lieux conviviaux et créateurs de liens, souvent porteurs de projets alternatifs et de rêves.
HABITAT ET PARTICIPATION
La récente conférence organisée à Nivelles par le mouvement social des aînés (Énéo Brabant Wallon) sous la houlette de Christine Calvaer, invitait l’ASBL “Habitat et Participation” pour aborder la question sous l’angle des seniors tout en cadrant parfaitement le propos global. Il y a été question des enjeux des habitats participatifs et de leur fonction sociale. Les éléments récurrents comme le choix du terrain, le projet commun et sa dynamique collective y ont été largement débattus. Claire Thollembeck, sa responsable, a rapidement fait comprendre qu’il n’existait pas un seul type d’habitat groupé, mais une belle variété d’expériences qui déclinent différemment les fondamentaux de taille, d’espaces communs, de moments partagés, de rapport aux finances et aux règles… Comme il existe diverses réponses aux enjeux portés par ces habitats (cohésion sociale, solidarité, rupture de l’isolement, mixité, économie sociale, développement culturel, sauvegarde du patrimoine).
Le travail mené depuis longtemps par cette ASBL permet de visualiser les multiples types d’impulsions qui fondent ces aventures d’habitat partagé souvent solidaires : une idée, un rêve, une opportunité, un appel à projets… Les deux sites internet d’“Habitat et Participation” donnent une quantité d’informations, de conseils et de documents de synthèse de grande valeur. Citer les acteurs et actrices permet de cerner les responsabilités à partager et de cibler les partenariats utiles. Chaque étape peut être accompagnée, et c’est une bonne nouvelle. D’autre part, l’association travaille depuis quelques mois sur un projet de cartographie des habitats participatifs en Belgique, aujourd’hui disponible. Elle contribue, depuis sa fondation au sein de la faculté d’architecture de l’UCLouvain en 1982, au développement d’une démocratie et d’une culture participative. Sa vision insiste sur la solidité de « l’habitat sur deux pieds » qui réussit l’alchimie d’un ajustement des doses entre aspects techniques et aspects humains.
UN PARCOURS CRÉATIF
Après le choix crucial de l’emplacement lui-même, il restera un long cheminement créatif dont l’enjeu majeur sera d’incarner le projet dans un temps raisonnable et en bénéficiant le plus vite possible des aides et conseils appropriés. Travailler aussi l’ouverture de l’habitat groupé au village et au monde, sans oublier la gestion notariale et administrative des biens et la façon dont les solidarités sont déclinées. Laure, jeune maman, le souligne : « C’est une école d’altérité. On y travaille le lien à soi, aux autres, à la nature et au vivant. On va être confrontés dans plein de petites choses. C’est souvent dans ces aspects très concrets qu’on découvrira les différentes personnalités. L’important pour moi c’est de ne pas se figer dans des idées, mais de pouvoir s’adapter. Trouver le lien vivant entre l’ambition écrite sur papier et la réalité dynamique du projet qui s’incarne. Pour nos jeunes enfants, il s’agit vraiment d’une belle opportunité, ce microcosme et cette grande fratrie. Les anciens ont aussi des histoires fortes et inspirantes à nous raconter. »
Cet aspect de cheminement créatif, Thibault, un des membres fondateurs de La Tarlatane, ancienne école secondaire à Virginal, y tient particulièrement : « Le projet nous amène quelque part, il nous pousse. Il n’y a pas de moule ! Qu’on emploie le mot communauté ou pas, on a en commun de vivre d’une certaine façon. On capte progressivement que respecter les principes fondateurs, cela consiste aussi à vivre une dynamique par rapport à cette loi. C’est passionnant. Notre force, plutôt que de mettre des majuscules dans les textes pour se rassurer, c’est de voir comment, sur le chemin quotidien tu négocies, tu travailles et tu affines la loi. On est toutes et tous, à certains endroits, capables de donner. Une sorte de bon sens évolutif s’installe, dû à la qualité des relations, au respect des personnes. Sans sacraliser l’expérience, il faut dire que c’est dans le cheminement des jours et du désir de résoudre les problèmes que les trouvailles émergent. C’est la métaphore du chemin qui se construit pas à pas. » Thibault note également tout ce que le projet doit aux Sœurs qui vendaient l’école en très bon état et à leur patience confiante vis-à-vis des fondateurs dont elles ont vite capté la sincérité et l’idéal non marchand.
FOI DANS LE FUTUR
Cette finesse de regard se rencontre particulièrement chez des seniors qui ont construit plusieurs projets en près de quarante ans. Luc n’en est pas à son premier habitat groupé puisque c’est depuis ses études de droit à Leuven qu’il vit en habitats solidaires. « Il faut pas mal de réunions pour définir une charte commune. Prendre ce temps initial est fondamental. Comment allons-nous vivre si proches ? Quelles sont nos valeurs partagées ? La place des enfants au cœur du groupe des adultes, la balance entre le privé et le commun. Souvent, le chantier prend le dessus durant un temps, et puis on se rappelle les uns aux autres que mieux se connaître est tout aussi important. »
« Pour ma part, j’ai dû accepter qu’un groupe en mouvement voie partir certains membres ou qu’il doive se scinder pour s’adapter à des besoins nouveaux, comme le vieillissement de certains d’entre nous et des maisons qui se vident peu à peu car les enfants sont lancés dans la vie. Ce dernier projet de Tangissart est mixte entre des seniors qui ont quitté un habitat groupé pour en construire un nouveau à caractère plus intergénérationnel. Le noyau des seniors transmet son expérience tout en s’ouvrant aux plus jeunes générations. Il y a quarante ans, les aspects spirituel et de justice ou de solidarité sociale étaient nos piliers. Les jeunes familles d’aujourd’hui sont moins portées par la dimension spirituelle, mais sont très soucieuses de la justice environnementale. Le respect de l’humain et de la nature les habite en profondeur. »
« C’est noir sur blanc un paragraphe de notre Charte : “Nous aimons vivre dans l’aujourd’hui, joyeux·euses, confiant·e·s et ouvert·e·s. Nous croyons dans le futur en prenant soin de nous-mêmes et de l’autre, de nos enfants, de nos relations et de la terre que nous occupons. (…) L’importance du vivre ensemble, entendu comme partager une part de l’intimité : de nos vies, de ce qui nous émerveille, nous questionne, nous fait mal.” On se retrouve sur des fondamentaux comme les valeurs environnementales et la distance avec la société de consommation. Ce qui est beau, c’est de découvrir comment les plus jeunes ont des valeurs qu’ils nomment à leur façon, qu’ils vivent en partie autrement, mais que c’est jouable, in fine, car ils ont le même ADN en profondeur. L’esprit d’ouverture sur le village, par exemple, est plus important aujourd’hui. »
NOTION DE CONSENTEMENT
Lorsqu’on creuse la question délicate des prises de décision, Luc nuance : « Je définirais la notion de consentement en la différenciant d’une majorité ou même de l’unanimité ou du consensus. On part d’une proposition que l’on “bonifie” tour à tour jusqu’à ce que celles et ceux qui n’ont pas dit tout à fait oui ne disent pas non parce qu’ils sentent qu’ils peuvent vivre avec cette décision. Mais ce n’est pas le plus petit commun dénominateur qui rassemblerait des accords mous. Et ce type de comportement qui s’équilibre avec les différentes prises de décision dans le temps est porteur et ne bloque pas. »
Andrée, membre depuis cinq ans de l’habitat groupé intergénérationnel de La Hulpe, insiste quant à elle sur l’intelligence collective à travailler pour incarner le vivre-ensemble. « Cette capacité de vivre ensemble ne se possède pas d’emblée. Il faut la travailler, et c’est souvent une révolution pour des personnes qui découvrent ces chantiers. Je me suis passionnée pour ces questions. Dans mon métier de sociologue, je m’étais penchée sur le “travailler ensemble” qui fait écho aux problématiques du vivre ensemble. J’accompagne aujourd’hui des personnes en ce sens pour “Abbeyfield ”, mouvement d’aide à l’habitat groupé participatif pour seniors actifs. Il existe une grande littérature sur les adultes vieillissants. Et c’est un vrai sujet de ne pas rétrécir le vieillir ! »
« Ici, la vie de la maison s’organise d’après les valeurs inscrites dans notre charte. Vous verrez la piscine thérapeutique conçue pour accueillir des personnes polyhandicapées dans l’eau. Christophe Bourgois, membre de l’ASBL Tisser, a pris ce projet en main avec l’aide des pouvoirs publics. Elle est ouverte à l’extérieur. Certains habitants d’ici font partie des administrateurs. Nous avons un local ouvert à des activités extérieures, comme du yoga. Nous accueillons des associations dans notre propre salle commune par solidarité. Le magazine belge Imagine Demain le monde viendra pour une mise au vert d’ici peu. Une chambre d’hôte commune peut dépanner les familles ou accueillir un formateur de passage. On vit trop dans des univers apparemment séparés, mais lorsqu’on met ensemble ces univers et leurs habitants, notre représentation change. Vivre en habitat groupé, c’est au fond consacrer, célébrer la vie. Spirituellement pour moi, c’est la célébration de la rencontre, de la capacité d’aller l’un vers l’autre. » Dans cet état d’esprit, Andrée offre soudain, en fin d’entretien, un fil rouge de laine préparé avec malice et lance d’un regard perçant : « Quel est le fil rouge de votre vie ? »
GESTION COMMUNE
La gestion collective de l’habitat groupé (locatif, acquisitif ou mixte) est en général prise en charge par ses habitants. Les conseils et les orientations déjà vécus par d’autres groupes et les sessions de formation constituent un apport précieux, tout comme les rencontres intercommunautaires et le partage des bonnes pratiques. Connaître les aides extérieures proposées est crucial à chaque étape. L’habitat groupé solidaire se développe aussi de plus en plus grâce à la mise en place de partenariats avec différents types de pouvoirs publics (Communes, CPAS, Provinces, Régions…) et certains acteurs privés. “Le Cercle des habitats groupés”, comme “Habitat et Participation”, offre une multitude de services pertinents.
Élisabeth, porteuse d’une expérience de plus de quarante années dans différents projets d’habitats solidaires, pointe des aspects concrets de cet organigramme dynamique. « Après les différentes étapes de création de l’habitat groupé, on a peu à peu construit différents types de réunions. D’abord, insister sur la franchise à construire pour cheminer en vérité. Oser s’exprimer, se rendre vulnérable, apprendre à écouter l’autre. Voilà déjà un chantier ! Peu à peu, on construit des compétences comme animer une réunion et faire tourner ce rôle. Dans une formation en France, on a découvert la pertinence du rôle de veilleur responsable de l’équilibre dans l’écoute et la prise de parole. Il existe pour le moment des réunions pour toutes et tous et plusieurs réunions en sous-groupes de 2/3 personnes selon les besoins et les sujets. D’autres réunions ciblent des projets à court terme, comme l’organisation d’une fête, pouvant rassembler les compétences de plusieurs sous-groupes. Enfin, le pilotage est construit en une réunion générale “Cockpit” qui verra les choses sous un angle global et qui prépare son ordre du jour en regroupant au préalable les demandes de sujets à aborder. »
Lorsqu’on aborde la question du droit et des aspects notariaux, Élisabeth pointe l’originalité juridique choisie de la formule Community Land Trust (CLT). « Dans cette façon de considérer la propriété, le terrain n’a pas de réelle valeur marchande. Un CLT acquiert le terrain pour le gérer dans l’intérêt du projet commun et de ses habitants. Le terrain est considéré comme une propriété collective et les logements construits sur lui sont des propriétés individuelles. Le CLT est responsable des terres et des logements construits. Cela nous permet d’assurer une pérennité au projet qui est soudé au terrain. »
SOCIOCRATIE
Quittant un habitat groupé pour rejoindre le petit béguinage de Louvain-La-Neuve plus adapté à son projet de couple, Myriam revient sur la notion de sociocratie. « La sociocratie de Gérard Edenburg nous inspire comme mode de gouvernance partagée et efficace. Les décisions sont prises lorsqu’il n’y a pas d’objection raisonnable. Cela évite les blocages. On décline alors le consentement d’une certaine façon. Le travail de la gestion commune s’appuie sur la liberté et la coresponsabilisation. On est vraiment plus fort ensemble. Ici j’étais un peu la mamy du groupe. Il y a une belle énergie et une force de la jeunesse. À côté de la réunion de chantier, nous avons une soirée mensuelle autour d’un repas convivial. »
« Les groupes de travail sont aussi essentiels, trois ou quatre personnes par groupe se penchent chaque fois sur une problématique : jardin, potager, finances, fête, enfants, raison d’être… Avancer ensemble, c’est donc aussi apprendre à s’en tenir à ce qui a été décidé en commun. Je garde un souvenir ému d’une période difficile entre un membre du groupe et moi, et la façon dont des tiers nous ont permis d’avancer, par exemple lors d’une théâtralisation de nos deux personnages qui mettait en avant nos engagements propres pour l’habitat groupé. Découvrir ainsi la force d’engagement de l’autre par ce recul bienveillant a permis de retrouver une paix. Une balade à deux a célébré ce passage. Aujourd’hui, pour accueillir de nouvelles personnes nous avons élaboré un modus vivendi. »
IMAGES PERSISTANTES
On ressort impressionné et nourri par ces visites et rencontres. Certaines images persisteront : l’évocation des “Tarlatakids”, d=ces repas joyeux hebdomadaires de tous les enfants du grand habitat de Virginal invités par une des familles à tour de rôle ; le visage ouvert d’une petite Chloé qui lance avec fierté : « Moi, ici, je joue avec tout le monde ! » ; le fil de laine rouge reçu en clin d’œil d’Andrée Dohmen en fin d’entretien et qui rappelle à chacun la question du sens ; ou encore le “café du vendredi” à la Tarlatane. Sans oublier l’accueil chaleureux de Christophe Bourgois à la piscine-chapelle Hocus Pocus de son habitat groupé. Elle a été conçue pour vivre un moment fort avec des personnes à mobilité réduite ou porteuses de maladies neurodégénératives, et y accueillir thérapeutes et institutions spécialisées. Son ancienne sacristie est devenue un vestiaire de soins adaptés. Enfin, les rayons du soleil qui traversent en fin de jour ses vieux vitraux conservés en bordures et qui inondent l’eau d’une bénédiction naturelle.
Michel DESMARETS
Habitat et Participation : habitat-participation.be/
Habitats groupés solidaires : cltb.be/modele-clt/
Cercle des habitats groupés : cerclehg.be/
CLT : cltb.be/modele-clt/
Pour aller plus loin : Diana LEAFE CHRISTIAN, Vivre autrement, écovillages, communautés et cohabitats, Monsréal, Ecosociété, 2003. Édition revue et augmentée rn 2015.
