Luc De Keersmacker : une traversée du handicap
Luc De Keersmacker : une traversée du handicap
En situation de handicap physique lourd depuis sa naissance, Luc De Keersmaeker, avocat honoraire du barreau de Bruxelles, est aujourd’hui à l’aube de ses 70 ans. Il pointe l’importance d’oser demander pour vivre dignement. Témoignage lumineux sur la façon de transformer les obstacles en opportunités de rencontres.
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Luc De Keersmaeker reçoit L’appel dans son appartement lové en habitat solidaire à Tangissart. Très vite, la relation s’installe. Il offre un verre, pointe du menton le vestiaire et l’on finit par oublier qu’on le déplace où il veut se poser, que l’on verse l’eau dans le verre qu’on lui donnera à boire ou que l’on ouvre le frigo qu’il connaît par cœur pour guider les gestes aidants à son égard. Ici, chaque objet, meuble ou appareil ménager attend d’être touché par d’autres mains que les siennes. Ici, tout est collaboration. Convaincu que son parcours de vie pourrait encourager d’autres personnes, il donne d’emblée le cadre en citant Albert Jacquard : « Être limité par le handicap, ce n’est pas être incapable, c’est être capable autrement. »
« Si on m’avait abandonné en forêt comme le petit Poucet, je ne serais plus là, témoigne-t-il. J’ai besoin des autres. Je suis entièrement dépendant. On trinque ? »Il continue :« J’ai un cerveau intact qui fonctionne tout à fait bien. Par contre, mon corps est déficient, je suis atteint d’un syndrome qui s’appelle l’arthrogrypose multiple congénitale. » Une maladie congénitale rare caractérisée par de multiples rétractions articulaires présentes à la naissance. « In utero déjà, mes articulations se sont figées parce que, dans le corps de la maman, les mouvements aident normalement les articulations à se former. Mes muscles étant insuffisants, je suis né avec les bras et les jambes qui ne fonctionnaient pas, donc je suis en fauteuil roulant. »Il demande une gorgée d’eau citronnée, ajoutant, l’œil malicieux : « Mais je n’étais pas en chaise roulante dans le ventre de ma mère. »
LE FIL ROUGE
« Mes parents se sont dits, dès le début, que, malgré mon handicap, et du fait qu’au niveau intellectuel tout fonctionnait bien, ils allaient tenter de me faire vivre une vie la plus normale possible. La vie familiale ne tournait pas autour de moi, et mes frères et sœurs ont pu vivre leur propre parcours. J’avais des cousins avec qui je m’entendais très bien à l’école, en vacances et dans pas mal d’activités communes. D’autre part, étant né ainsi, je n’ai pas dû faire le deuil d’une autre vie. »
Sa vie sociale parvient à se construire harmonieusement hors du nid familial. Il s’inscrit dans des mouvements de jeunesse différents selon les étapes et les besoins. Son parcours scolaire n’est pas anodin car ses parents décident de lui permettre de vivre l’enseignement ordinaire. Les enseignants et voisins de classe font ainsi partie de cette aventure relationnelle. Pour lui, c’est oser demander, et pour le voisin ou l’enseignant ce sera comprendre peu à peu les attitudes justes. Se pose alors la question de l’université et le choix se porte sur les études de droit. D’abord à Saint-Louis, entouré d’une joyeuse bande qui édifie les uns et les autres. Ce groupe termine les candidatures et se projette en vie de kot pour les licences à Leuven puis à Louvain-la-Neuve. « Pour mes amies et amis, c’était une évidence de continuer ensemble. Une opportunité géniale pour moi ! Ce n’est qu’avec le recul que je me rends compte de cette chance. »
LA VIE ADULTE
À sa sortie des études, Luc De Keersmaecker est engagé par un cabinet d’avocats qui accepte de l’entourer. « Au début, se souvient-il, j’allais au bureau une fois par semaine traiter les dossiers préparés. Mais, après six mois, maître Kaisin, chez qui je faisais mon stage, m’a dit : “On va s’organiser pour que tu puisses venir travailler au bureau.” »Étape majeure où les autres stagiaires tissent avec lui des liens professionnels et amicaux. Cinq années durant lesquelles il vit chez ses parents et travaille à l’extérieur. Jusqu’au jour – béni – où des amis avec qui il avait koté comme étudiant envisagent de créer un habitat communautaire solidaire de plusieurs jeunes familles et lui proposent de les rejoindre.
« Ma première expérience est vécue à Uccle où nous avions divisé une très grande maison. J’avais mon propre appartement et nous vivions des activités communes sur un fond d’engagement chrétien en résistance au monde consumériste capitaliste. Ce furent des temps forts. J’y ai reçu des aides journalières très concrètes du lever au coucher. Le dimanche soir, une ribambelle d’enfants débarquait chez moi pour retrouver les Schtroumpfs devant ma TV ! L’étape suivante ce fut Braine-L’Alleud où nous avons construit des maisons mitoyennes au sein desquelles j’avais mon appartement au rez-de-chaussée qui donnait sur la salle commune. L’expérience a duré trente ans ! La solidarité à mon égard fut fidèle et constante. Mais l’étape actuelle de Tangissart est plus adaptée à mon âge. »
Il possède sa propre voiture équipée d’une rampe d’accès pour sa chaise roulante, ce qui lui donne l’opportunité d’inviter ses amis en leur confiant le volant. Luc a beaucoup voyagé. Une de ses sœurs vit en Australie où il s’est rendu deux fois. Un de ses frères, travaillant pour Handicap International, était souvent à l’étranger, à Madagascar ou au Mozambique où il a pu le visiter et où il a écouté Nelson Mandela tout juste libéré ! Il a fait de la politique au sein du parti Ecolo durant une vingtaine d’années et a longtemps chanté dans une chorale. Il aime les romans historiques, la littérature, les arts, le concours Reine Élisabeth. Depuis le décès de son père, il a récupéré son matériel de peinture et s’y remet. Il peint avec la bouche et s’organise pour les couleurs.
UNE BONNE ÉTOILE
Avec une amie aumônière de prison, Luc a créé une association, Les Chemins de Traver’se, qui vient de fêter ses 20 ans. Son objectif est de permettre à des personnes en réinsertion sociale de vivre une expérience forte ou à celles à mobilité réduite d’aller dans des endroits inaccessibles pour eux au travers de randonnées en joëlette, une chaise à porteurs tirée par plusieurs personnes.
Pensionné et toujours actif, il a dû reconstruire autour de lui une structure d’aide journalière, même si les résidents de l’habitat groupé actuel partagent avec lui des repas en soirée. Son cheminement de foi critique et son idéal de vie puissant le maintiennent debout malgré une vie amputée d’une grande part d’autonomie. Luc De Keersmaeker évoque soudain la parabole des talents : plutôt que de se plaindre de ce qu’il ne peut pas réaliser, il se réjouit de ce qu’il peut faire malgré son handicap. Il rappelle le lumineux mantra de sa propre maman : « Avec toi, rien n’est impossible, Luc, mais tout est compliqué. » Convaincu de sa bonne étoile, il transcende avec art son handicap.
Michel DESMARETS
