Alain Berenboom fasciné par la justice au sens moral

Alain Berenboom fasciné par la justice au sens moral

Depuis plusieurs décennies, Alain Berenboom mène en parallèle deux vies qu’il juge totalement cohérentes, celle d’avocat spécialisé dans le droit d’auteur et celle de romancier racontant la Belgique d’hier ou le monde d’aujourd’hui. Son nouveau roman, Le soupçon ordinaire, est un plongeon en 2060 où l’ONU a décrété la suppression, et donc l’interdiction, de la religion juive.

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Publié le

28 août 2026

· Mis à jour le

28 août 2026
Photo de Alain Berenboom souriant les bras croisés
© KennesLes3as

Comment est né Le soupçon ordinaire ?

– Il reflète le climat de notre époque de plus en plus anxiogène pour les gens nuancés. Et j’ai le sentiment qu’il est extrêmement difficile de vivre une vie de juif laïque parce qu’il y a incontestablement un climat d’antisémitisme ambiant. Certaines causes sont évidemment objectives, comme le Proche-Orient. Mais on a l’impression qu’à partir de là, le couvercle d’une casserole en ébullition a été soulevé et que s’y précipite un grand nombre de vieilles rancœurs, de vieux fantasmes. Tout juif qui vit en Belgique ou en France est quelque part considéré comme un agent du gouvernement israélien s’il ne va pas mettre un drapeau palestinien à sa fenêtre. Il faut presque se défendre d’être juif.

Dès lors, dans votre roman, pour supprimer l’antisémitisme, il suffit de supprimer le judaïsme. Ainsi qu’Israël, qui se fond dans la Palestine.

– Au fond, c’est du bon sens, comment n’y avons-nous pas pensé plus tôt ? Bon, il a fallu attendre 2000 ans, il était temps. Ce n’est pas nouveau, la religion juive a été interdite à l’une ou l’autre époque dans l’histoire, dans différentes régions françaises au Moyen Âge ou en Espagne en 1492 avec l’édit de Tolède des Rois Catholiques. Mais, aujourd’hui, ce ne peut être que mondial. Et la disparition d’Israël supprime les problèmes au Moyen-Orient, puisqu’on considère qu’ils viennent de son existence. On revient à une réalité, celle du mandat britannique qui, finalement, n’est pas tellement ancienne.

Comme vous l’avez raconté dans Monsieur Optimiste, où vous retracez votre enfance tout en évoquant l’histoire de votre famille, polonaise par votre père, russo-lituanienne par votre mère, vous n’avez pas eu une éducation religieuse. Quel est votre rapport à la judéité ?

– Ma famille était laïque. Mon père était “bouffeur de rabbins”, comme d’autres sont “bouffeurs de curés”. Il était virulent contre la religion et ne célébrait aucune fête juive, même pas Yom Kippour. Il ne s’entendait d’ailleurs pas avec son propre père, mon grand-père, qui vivait dans une petite ville polonaise à majorité juive. Lui était très religieux et allait souvent à la synagogue, laissant le magasin à sa femme, qui trouvait cela insupportable, car elle était très critique envers la religion. Mon père avait donc de qui tenir ! Néanmoins, il m’a fait aimer la culture juive, les écrivains juifs, et, pendant des années, il m’a fait une lecture laïque de la Bible. Pour lui, Dieu n’a pas beaucoup d’importance, il est une espèce de créature fantasmatique introduite par l’auteur ou les auteurs de la Bible. Ce qui est important, c’est le récit lui-même. C’était donc, de sa part, une transmission de valeurs, de morale, mais pas de religion. Dès lors, pour moi, le judaïsme est une culture, une forme d’être.

– Qu’il faut entretenir…

– Je me souviens, à l’université, on s’est retrouvé un jour quelques-uns à parler de la religion juive. J’étais de ceux qui défendaient l’idée qu’il était important de continuer d’entretenir la culture et l’histoire juives, même si on n’est pas religieux. Le devoir de mémoire doit l’emporter et nous alimenter, nous faire devenir plus vigilants, meilleurs. Et brusquement, j’ai aujourd’hui l’impression qu’on m’interpelle en tant que juif, alors que je n’en ai pas envie. Et que ma culture juive est remise en cause, alors que ce que je partage de cette culture n’a absolument rien à voir ni avec Israël, et certainement pas avec le gouvernement Netanyahou, ni avec ce que peut faire l’armée israélienne. 

Dans votre enfance, quelle importance avait Auschwitz où a péri une grande partie de votre famille ?

– Comme je suis né juste après la guerre, en 1947, c’était un souvenir extrêmement lourd à porter pour mes parents, que l’on ne m’a jamais caché. Le frère, la sœur et le père de mon père sont morts dans les camps, la mère de ma mère également. Seule, la sœur de ma mère en est revenue. Ma grand-mère paternelle s’est enfuie du ghetto de Varsovie par les égouts et a vécu quelques années à Bruxelles avant de s’installer en Israël. Néanmoins, enfant, mon identité juive était quelque chose de tout à fait secondaire. J’étais d’abord un petit Bruxellois, j’étais éduqué comme ça. Il s’agissait plutôt d’être le petit-fils d’Astérix que celui d’Abraham. Dès lors, lorsque mon meilleur copain, qui n’habitait pas loin de chez moi, m’a un jour traité de « sale juif » lors d’une engueulade sur le chemin de l’école, ce fut un très grand choc. Je ne comprenais pas ce qu’il me disait. Je me suis ensuite rendu compte qu’il y a malgré tout une étiquette qui colle, qu’on le veuille ou non. Et la condition de juif, même si elle n’est pas liée à la religion, est indécollable.

Et aujourd’hui, comment vous définiriez-vous ?

– Je suis avant tout Bruxellois dont l’esprit est alimenté par les cultures francophone et flamande. J’ai la nostalgie d’une époque où elles étaient mêlées, de même que les langues. Enfant, dans mon quartier, on parlait bruxellois et à l’école, on se faisait punir si on le parlait entre nous. Aujourd’hui, les francophones et les Flamands s’éloignent et forment deux sociétés différentes, ils n’ont plus le temps de regarder ce qui se passe de l’autre côté. Je trouve cela navrant parce qu’appauvrissant. Par exemple, seuls deux de mes romans sont traduits en flamand, Le Pique-nique des Hollandaises, par un éditeur hollandais, les flamands n’en voulant pas, et Monsieur Optimiste

Votre père, qui a tenu plusieurs pharmacies à Bruxelles, aurait aimé que vous lui succédiez. Pourquoi cela ne s’est-il pas fait ?

– J’étais très mauvais en sciences, ça m’ennuyait beaucoup, j’étais plutôt fasciné par la littérature et le cinéma. À l’athénée, j’avais un prof formidable de néerlandais : André Delvaux. Il n’était pas encore le cinéaste qu’il est devenu, et organisait une classe de cinéma tous les mercredis après-midi. Il m’a fait découvrir des films classiques. Et avec des amis, notamment le futur critique littéraire Jacques De Decker et Albert-André Lheureux, qui fondera le théâtre de l’Esprit frappeur, on montait des pièces de théâtre. On a par exemple rencontré Michel De Ghelderode, qui habitait Schaerbeek. J’ai voulu m’inscrire à l’INSAS, l’école de cinéma nouvellement créée, mais mes parents se sont affolés, disant que le cinéma belge n’existait pas, etc. Ils m’ont proposé d’aller à l’université et, si je réussissais, ils me paieraient l’INSAS. J’ai fait le droit, un peu par hasard, et au bout de cinq ans, je n’ai plus eu envie de repartir dans d’autres études. Mais je suis resté très lié à ce milieu, je suis l’avocat de cinéastes, d’écrivains, etc., et je me suis spécialisé dans le droit d’auteur.

Comment est-ce arrivé ?

– À l’époque, personne n’en faisait. Je suis entré comme stagiaire dans le cabinet d’un de mes profs qui m’a suggéré de devenir fiscaliste, ce qui n’avait rien à voir. Mais, très vite, des amis m’ont demandé de les aider à rédiger des contrats. Je trouvais cette matière passionnante et, en 1984, j’ai écrit un premier traité sur le droit d’auteur, domaine qu’on m’a proposé d’enseigner à l’ULB. Ensuite, avec d’autres experts, j’ai participé à la rédaction de la loi sur ce sujet de juin 1994.

– En 1999, vous publiez votre premier roman, La position du missionnaire roux, où vous attaquez notamment Nestlé. Quel en a été le déclencheur ? 

– J’avais déjà écrit deux ou trois romans dont je n’étais pas content et publié des nouvelles dans des mensuels littéraires, et je trouvais que ce livre-ci méritait d’être édité. J’ai pensé à prendre un pseudonyme en me disant que les vies d’avocat et d’écrivain étaient différentes. Et puis, je me suis dit que je devais être honnête et qu’il s’agissait de la même personne qui se dédoublait. Et, au fond, le fait de faire du droit d’auteur et d’être soi-même auteur ne me parait pas incompatible. Concernant Nestlé, j’ai rencontré son patron, qui m’a dit posséder au moins 40 exemplaires du livre parce que tout le monde se croyait malin de le lui offrir et qu’il pensait les distribuer. Ça m’a beaucoup amusé. 

Dans la bonne vingtaine de romans et recueils de nouvelles que vous avez écrits, vous abordez des sujets d’actualité (l’extrême droite, l’Amérique de George Bush) ou liés à l’histoire de la Belgique à travers votre personnage récurent, le détective Michel Van Loo (la question royale, la décolonisation du Congo, l’expo universelle de 58, l’arrivée des Italiens dans les mines après la guerre, etc.). 

– J’ai toujours aimé l’actualité, l’Histoire en train de se faire, et mes romans me permettent de me promener dans un monde que je comprends mal et dont la violence me secoue. C’est pourquoi ils sont toujours liés à des événements politiques ou historiques. En me confrontant à des problèmes qui m’interpellent, je me rends compte que je ne suis qu’un petit numéro qui veut comprendre ce qui l’entoure. Et finalement, je me retrouve souvent avec la même situation, celle du citoyen ordinaire – le lecteur en réalité – face à ce monde généralement cruel, de feu et de sang où il se sent perdu. Pourtant, à la fin du roman, je m’aperçois n’avoir rien compris de plus. Mais, au moins, je me suis amusé pendant son écriture.

Le lecteur aussi, car un humour décalé, goguenard, caustique parcourt quasiment tous vos livres…

– C’est une manière de ne pas me prendre trop au sérieux. Et je pense qu’il n’est pas possible de parler de choses parfois extrêmement dramatiques sans le faire par le biais de l’humour, sinon, ce serait trop noir. J’ai besoin de cela pour prendre de la distance par rapport au sujet et me dire, après tout, en tant que simplement homme, on a une liberté, celle du pied de nez.

Oui, mais l’ironie et le second degré peuvent être mal compris, comme vous vous en êtes aperçu à plusieurs reprises. 

– Je vis avec ça. Mais ce n’est jamais de la provocation. Je m’adresse, au fond, aux gens qui pensent comme moi et qui ont envie de penser avec une certaine distance. Les autres, tant pis pour eux.

Quel regard portez-vous sur la Belgique après avoir observé son histoire récente ?

– C’est d’abord la confirmation de ce qu’on a souvent dit, que la Belgique a testé le meilleur et le pire, la démocratie, mais aussi la division, les querelles de clocher, etc. Les grandes questions également, l’immigration, la décolonisation, toutes choses que l’on a réglées généralement très mal. Elle est un bon laboratoire de l’Europe puisque l’Europe elle-même, ensuite, a fait les mêmes erreurs que la Belgique.

Vous avez été Secrétaire général de la Ligue des droits de l’Homme belge…

– Je le suis devenu après avoir été observateur judiciaire, notamment dans le Portugal de Salazar lors de procès politiques. J’ai trouvé cela important, passionnant. J’ai toujours eu une fascination pour la justice au sens moral. Et au fond, j’y vois une cohérence avec ce que j’écris comme romancier : une sensibilité au monde qui est en feu. Mais aujourd’hui, on assiste à une dérive extrêmement inquiétante qui participe à la montée de l’extrême droite en Europe. Et avec les États-Unis, on a l’exemple d’une démocratie modèle, avec ses défauts, mais avec une justice qui fonctionne bien, qui se permet des violations de droits de l’homme épouvantables. Dans un autre registre, en Israël, un exemple de démocratie construit sur le sort abominable vécu par les Juifs, on constate une dérive du gouvernement. Tout en restant une démocratie, avec une presse très critique et des manifestations où 100 000 personnes défilent chaque samedi à Tel-Aviv contre Netanyahou. Ce qui serait impossible en Iran, par exemple, ou au prix de terribles massacres. 

Propos recueillis par Michel PAQUOT

Alain BERENBOOM, Le soupçon ordinaire, Bruxelles, Kennes, 2026.

Alain BERENBOOM, Monsieur Optimiste, Paris, Genèse, 2013. Rééd. Les poches belges, 2019.

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