Réservé aux abonnés : Marie Clergeau : faire quelque chose de ce qui blesse

Réservé aux abonnés : Marie Clergeau : faire quelque chose de ce qui blesse

Il y a deux ans, un centre pour personnes confrontées aux formes les plus diverses de traumatisme voyait le jour à Schaerbeek : RebornTrauma. Derrière cette création, une jeune Française trentenaire, psychologue clinicienne et docteure en psychologie. L’aboutissement d’un parcours d’engagements et de rencontres qu’elle ne croit pas dû au hasard.

Par

Publié le

28 octobre 2026

· Mis à jour le

28 octobre 2026
photo de Marie Clergeau
© Marie CLERGEAU

Sur la façade du 30 rue des Chardons, à Schaerbeek, un papillon sort de sa chrysalide : le logo de RebornTrauma. Marie Clergeau l’a dessiné elle-même, comme elle a choisi le nom : Reborn, pour “renaître”. « Le trauma est quelque chose d’horrible à vivre. Mais il ne condamne pas nécessairement celui qui le subit. » Créé en mai 2024, RebornTrauma accueille tous les publics et traumatismes : accident, viol, inceste, torture, guerre, stress ou burn-out. « Un centre ouvert à tout type de trauma, cela n’existait pas en Belgique », affirme-t-elle. Une part importante de son activité concerne les personnes migrantes. Centres Fedasil et Croix-Rouge, CPAS et associations actives dans la migration, les violences sexuelles ou la traite des êtres humains lui adressent des patients. D’autres viennent d’eux-mêmes. L’accompagnement ne s’arrête pas à la consultation individuelle : groupes de parole, art-thérapie, peinture, sculpture, théâtre, danse ou consultations en marchant complètent le travail thérapeutique. Les quatre psychologues du centre possèdent chacune une seconde spécialisation, en traumatologie, sexologie, logopédie ou neuropsychologie. La recherche fait également partie du projet. 

DEUX RÉALITÉS

À Nice, Marie Clergeau a grandi dans une famille bourgeoise, avec ses parents pharmaciens et ses deux grands frères ingénieurs. À 12 ans, elle côtoie un autre monde. Son école participe en effet aux activités d’une association qui distribue de la nourriture et écoute des personnes démunies. « J’habitais dans le plus beau quartier de Nice. Cela a fait un choc culturel très compliqué ! » Elle grandira entre ces deux réalités. En 2014, alors qu’elle a 18 ans, une crise migratoire touche la ville. « Cela me bouleverse. Je ne pouvais rester sans rien faire. » Elle multiplie les bénévolats, aide dans les démarches administratives, visite les squats, accompagne de nouveaux arrivants. « J’étais très militante. Pour moi, chaque humain a la même valeur. » Après un séjour humanitaire en Côte d’Ivoire, elle se voit médecin humanitaire ou urgentiste, « pour être sur le terrain et dans l’urgence ».

Les attentats de Nice de 2016 contribueront à déplacer son regard. Marie apprend que les psychologues accompagnant les victimes sont eux-mêmes affectés par les récits entendus. « Je les trouvais faibles », dit-elle, ignorant encore l’existence du “traumatisme vicariant” que peut provoquer l’exposition répétée aux récits, aux images ou aux souffrances traumatiques vécues par d’autres personnes. Pendant le concours d’entrée en médecine, elle subit un stress considérable et développe un ulcère à l’estomac. « Là, je me suis dit : il y a quelque chose qui se passe. » Elle découvre alors la puissance du lien entre corps et esprit et décide d’étudier la psychologie.

Dans sa famille, le choix passe mal. Mais sa décision est prise : « Je pars pour faire ces études, je m’en sortirai toute seule. » À Guingamp, puis à Toulouse. Elle poursuit aussi ses engagements et décide de travailler sur le trauma tout en restant sur le terrain. Si le métier tel qu’elle l’imagine n’existe pas, eh bien, elle le créera. Cette recherche l’amène à Liège, où elle suit un master en psychologie clinique et s’intéresse particulièrement au trauma et aux violences faites aux femmes. Un stage au Congo avec le Dr Denis Mukwege, futur prix Nobel de la Paix, est envisagé, mais le covid empêchera le départ. Une fois diplômée, elle travaille notamment dans une ASBL comme psychologue indépendante auprès de migrants.

SE SOIGNER AVEC LES AUTRES

Bruxelles vient ensuite, pour un doctorat mené en trois ans et demi à l’ULB. Sa recherche porte sur les victimes de traumatismes extrêmes et collectifs, comme les guerres ou les attentats, et sur ce qui leur permet — ou les empêche — de partager leurs émotions. Elle choisit de ne pas avoir de bourse afin de pouvoir continuer ses consultations. En mai dernier, elle défend sa thèse. Et, entre-temps, donne naissance à RebornTrauma. À la suite d’un différend avec le centre liégeois où elle exerçait, elle avait perdu son travail. « C’est peut-être le moment de créer mon centre », se dit-elle alors. Elle investit l’argent économisé durant ses premières années de travail et se lance sans aide financière. Deux ans plus tard, l’ASBL compte quatre psychologues, une secrétaire, une équipe d’art-thérapeutes et une trentaine de partenaires.

Pour Marie Clergeau, le trauma ne se soigne pas seulement dans le tête-à-tête avec un psy. Quand on est traumatisé, on a souvent du mal à faire confiance. D’où les activités collectives intégrées au travail du centre. Les situations rencontrées sont parfois extrêmes. Marie évoque une patiente camerounaise dont le père avait été tué et le village incendié. Elle avait ensuite été enlevée, torturée et violée pendant plusieurs années. Arrivée en Belgique, elle ne faisait plus confiance aux autres et certains objets, comme un couteau, réveillaient son passé. Avec elle, le travail thérapeutique a porté sur le sommeil, la concentration, l’attention, mais aussi sur la confiance. Peu à peu, cette femme parviendra à recréer un cercle social autour d’elle. Tous les parcours ne connaissent pas la même évolution. Les traumatismes anciens, les douleurs installées ou des décennies de méfiance peuvent rendre l’accompagnement beaucoup plus difficile.

PAS DE FATALITÉ

Toutes ces rencontres lui ont appris « que l’être humain a une grande capacité à survivre aux douleurs les plus atroces et déshumanisantes, et qu’on sous-estime parfois nos capacités à rebondir ». Mais aussi que « l’être humain est profondément social, qu’il n’existe pas sans les autres autour de lui ». Des “tuteurs de résilience” peuvent également aider à grandir. Elle en est sûre : « Il n’y a pas de fatalité. » La foi fait partie de son univers, sans occuper tout l’espace. Croyante, elle estime que « sans Dieu, tout cela n’aurait pas existé. Car j’ai construit la vie dont je rêvais ». Elle se dit davantage portée vers l’action que vers la contemplation. Lorsqu’elle relit son parcours, les engagements de jeunesse, les rencontres et la manière dont RebornTrauma a pu se développer malgré des débuts précaires, elle peine à croire à une simple accumulation de coïncidences. Aujourd’hui, elle dit beaucoup se tourner vers la Vierge Marie, qui représente pour elle « un idéal de paix et de calme », mais aussi une présence « protectrice » et « douce ».

Professionnellement, les projets ne manquent pas : agrandir RebornTrauma, accueillir davantage de psychologues et de patients, trouver des subsides, développer la formation et la recherche. Dans sa vie privée, elle vit en couple, chacun conservant son appartement. Ce qui lui manque encore ? « Des enfants. Faire une famille. » Son parcours, elle en porte aussi quelques traces sur sa peau. À 18 ans, son premier tatouage était un simple mot : Hope. Depuis, se sont ajoutés une croix de Jérusalem à son poignet, une bière et un cornet de frites pour marquer son attachement à la Belgique. Et une ligne rouge, signe que la vie qui continue. Le fil de l’espoir.

Frédéric ANTOINE

reborntrauma.com/

Partager cet article

À lire aussi

  • Des personnes réunies autour d'une table en train de cuisiner
  • Illustration de personnes situées entre deux mains avec des nuages derrière elles