Réservé aux abonnés : A-t-on la tête de qui l’on est ?
Réservé aux abonnés : A-t-on la tête de qui l’on est ?
Une “bonne tête”, un regard inquiétant, des traits rassurants… On croit lire les êtres sur leur visage. La philosophe Aurore Mréjen interroge cette évidence et explore ce qui se joue au-delà de l’apparence : la rencontre avec quelqu’un qui demeure insaisissable.
Publié le
· Mis à jour le
Le même acteur paraît trouble lorsqu’il incarne un criminel, profondément humain quand joue un homme généreux. Ses traits ont peu changé. Le regard, lui, a suivi le récit. On pensait reconnaître une personnalité ; on a surtout projeté sur un visage ce que l’on savait du personnage. L’expérience déborde des salles de cinéma : une photographie, une réputation, un sourire suffisent parfois à donner l’impression de savoir à qui on a affaire. Jusqu’à ce que la personne surprenne.
Cette distance entre voir et rencontrer quelqu’un traverse l’ouvrage de Aurore Mréjen L’appel du visage. Docteure en philosophie, chercheuse et ingénieure de recherche à l’université Paris-Nanterre, ainsi que réalisatrice, elle y croise l’histoire, la pensée d’Emmanuel Levinas et l’expérience des équipes qui reconstruisent des visages. Une question accompagne cette exploration : que fait-on d’autrui lorsque l’on pense pouvoir le définir d’un regard ?
« On a toujours un certain type de lunettes pour voir quelqu’un, et ces lunettes ne sont pas les mêmes en fonction des personnes et des moments », observe l’essayiste. Les perceptions portent la marque des affects, des souvenirs, de ce que l’on attend ou redoute. Le visage devient une surface sur laquelle se projettent aussi des histoires personnelles. Reconnaître cette part de projection permet de laisser la rencontre bousculer les certitudes.
UN INSTRUMENT D’IDENTIFICATION
L’association entre visage et identité a une histoire. À partir du XVIe siècle, avec l’émergence du concept d’individu, les traits prennent une place croissante dans la représentation de la singularité. Les photographies judiciaires et les photos d’identité contribuent ensuite à faire du visage un instrument d’identification. La reconnaissance faciale prolonge cette fonction. Mais distinguer une personne parmi d’autres renseigne-t-il sur son identité ? « Le visage permet d’identifier quelqu’un au sens de le distinguer d’une autre personne. Mais ça ne veut pas dire que cette personne colle à son visage », estime Aurore Mréjen. Les convictions se transforment, les engagements évoluent, une rencontre peut modifier le cours d’une vie. Une image saisit un instant de ce mouvement.
Physiognomonie, phrénologie, anthropologie criminelle, morphopsychologie : ces théories ont cherché à relier forme physique et dispositions intérieures. Largement disqualifiées scientifiquement, elles séduisent encore par leur promesse de rendre l’autre lisible. Une tentation qui répond au trouble suscité par un être impossible à saisir entièrement. « Un être humain, ça reste complètement un mystère, même pour soi-même », insiste la chercheuse. Classer rassure. Le risque apparaît lorsque les catégories deviennent des verdicts. Les pseudosciences étudiées dans le livre ont alimenté des représentations racistes et sexistes, des hiérarchies entre les êtres. Une forme est érigée en norme, et les autres deviennent suspects.
RÉPONDRE A L’AUTRE
Cette interrogation accompagne Aurore Mréjen depuis ses premiers travaux, consacrés à une confrontation entre Hannah Arendt et Emmanuel Levinas. Tous deux ont tenté de repenser l’humain après Auschwitz. Elle a exploré la manière dont la pensée politique de l’une et l’éthique de l’autre pouvaient éclairer cette exigence. Chez Levinas, elle trouve une rupture avec la tendance à réduire autrui à ce que l’on croit savoir de lui.
Le visage dépasse la description d’un front, d’une bouche ou d’une paire d’yeux. Il manifeste la présence d’un autre être, sa vulnérabilité, et place l’individu devant une responsabilité. L’autre existe au-delà des catégories dans lesquelles on voudrait le ranger. On est concerné par son identité avant même d’avoir dressé son portrait. Le titre du livre prend ici tout son sens : le visage appelle, et cet appel engage. « Cette position d’avoir à répondre et non pas d’avoir à définir me semble intéressante chez Levinas. Elle est difficile à tenir et, en même temps, elle est la seule qui respecte vraiment cette inaccessibilité d’autrui. » Accepter cette limite rend possible la rencontre. Quelqu’un reste toujours plus vaste que sa connaissance de lui, avec la possibilité de devenir, d’agir, d’être étonné.
VISAGE ET IDENTITÉ
Au CHU d’Amiens, où a été réalisée la première greffe de visage, Aurore Mréjen participe à un projet associant sciences humaines et chirurgie maxillo-faciale, initié par le philosophe François-David Sebbah. Avec les équipes du professeur Bernard Devauchelle, elle découvre combien l’équation entre visage et identité rend mal compte des expériences vécues. Changer de visage signifierait-il changer d’identité ?
De ce travail naît son documentaire Sur les traces du visage (2015) qui explore les liens entre visage et identité à travers l’expérience de la défiguration et de la reconstruction. En recueillant la parole des soignants et des patients, elle découvre des vécus différents : l’accident bouleverse brutalement une apparence familière, tandis qu’une maladie la modifie progressivement. Une patiente greffée, dont le visage avait été déformé par la maladie, parle ainsi d’avoir “un visage”. Ces mots disent autre chose que le retour à une image antérieure de soi.
La transplantation comporte par ailleurs une dimension sociale majeure. Les personnes défigurées peuvent subir des regards insistants, des insultes et un rejet qui rendent les sorties éprouvantes. Retrouver une apparence plus conforme aux attentes communes permet de reprendre place dans l’espace public. « Les chirurgiens font une distinction entre face et visage, c’est-à-dire qu’ils reconstruisent une face pour que les patients puissent retrouver un visage », explique la philosophe.La face renvoie à l’anatomie ; le visage retrouve sa place dans la relation.
Cette distinction lance surtout une question à la société : qui doit changer ? « Pourquoi est-ce que ce ne serait pas aux autres personnes dans la société de faire un effort pour accepter des formes différentes ? » Faire porter tout le poids de l’adaptation à la personne défigurée laisse les normes intactes, alors qu’elles participent à son exclusion. L’inconfort devant une apparence inhabituelle révèle aussi les limites du regard.
CE QUE LE LIEN RÉVÈLE
La photographie et le cinéma peuvent-ils accueillir cette présence, tout en fixant une image ? Aurore Mréjen prolonge ici Levinas, parfois en discutant ses réserves envers l’art. Une photographie est une prise, un cadrage, un instant arrêté. Pourtant, certains portraits ouvrent une énigme. Devant les images de Diane Arbus, de Richard Avedon ou de Sarah Moon, le spectateur peut éprouver une présence qui résiste à ses interprétations.
Car le soi évolue. Il se forme dans les réflexions, les rencontres, les actions et les créations. « Toute la vie, on a une forme de construction, à la fois intellectuelle, en relation avec les autres, et en relation avec le monde. » Ce mouvement éclaire la manière dont un visage aimé change au fil du temps. La familiarité, les épreuves partagées et les gestes de tendresse lui donnent une profondeur que la première vision ignorait.
« C’est vraiment dans la rencontre, dans la discussion et dans le tissage du lien qu’un visage prend sens. » L’intuition ouvre parfois la porte, mais le temps, les paroles et les actes permettent d’aller plus loin. On finit par aimer le visage de ses amis parce qu’il porte quelque chose de cette histoire commune. Un visage se découvre aussi dans tout ce que l’on a vécu avec lui.
Virginie STASSEN
Aurore MRÉJEN, L’Appel du visage, Paris, Armand Colin, 2026.
