Réservé aux abonnés : Cordemois, un monachisme nouveau ?

Réservé aux abonnés : Cordemois, un monachisme nouveau ?

Les abbayes sont en crise. Parfois, des laïcs permettent d’y perpétuer la vie spirituelle, comme à Clerlande. D’autres lieux doivent fermer, telle l’abbaye d’Entrammes, en Mayenne (France). La particularité de celle de Cordemois, dans la province de Luxembourg, est la création… d’une nouvelle abbaye.

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Publié le

31 octobre 2026

· Mis à jour le

31 octobre 2026
procession dans une chapelle voutée
© Cordemois

Cordemois est un lieu-dit à une encablure de la petite ville touristique de Bouillon. Après avoir passé le vieux pont de pierre sur la Semois, il suffit de serpenter tout au long de la rivière pour atteindre, après quelques kilomètres, un espace de silence et de beauté. C’est là que se dresse l’abbaye de Cordemois, aussi nommée abbaye Notre-Dame de Clairefontaine, du nom de l’ancienne abbaye située près d’Arlon. L’endroit est apaisant. Il est compréhensible que, dès le XIIIe siècle, il ait incité des moniales à en faire un lieu de spiritualité. 

Une première abbaye, fondée en 1214, est détruite lors de la Révolution française. En 1930, au moment de la reconstruction de celle d’Orval, son architecte belge, Henry Vaes, est invité à dessiner les plans de Cordemois dont l’architecture combine l’ogival et le moderne. Le domaine de près de 90 ha a été donné en 1931 par madame de Moffarts à l’ASBL de l’abbaye qui, près d’un siècle plus tard, gère toujours les lieux de manière indépendante. Cette ASBL était à l’origine composée uniquement des sœurs de la communauté, mais, au moment de la rupture, celles qui sont parties en ont démissionné. Elle s’est alors ouverte à une quarantaine de sympathisants. 

LA DÉCHIRURE 

Sœur Anne, actuelle responsable de la communauté avec l’abbé Michel Vincent, animateur spirituel, revient sur la période récente.« Notre intention n’a jamais été de quitter l’Ordre, mais de poursuivre notre vie monastique en ce lieu de vie, dans la fidélité à notre vœu de stabilité. Cette intention a été soutenue par deux membres de la Cofer (Commission de fermeture) : une abbesse et un abbé qui nous ont accompagnées de 2017 à 2019 et ont cherché avec nous une solution pour éviter une rupture. Pourtant, un arrêt brutal nous a été signifié pour le 25 mars 2019. Nous avons été mises en demeure de faire un choix entre différentes possibilités : entrer dans un autre monastère de l’Ordre cistercien, entrer dans une autre Congrégation ou encore quitter la vie religieuse. »

« Imaginez le choc pour une de nos sœurs qui fête ses 60 ans de vie monastique ! Ces propositions excluaient le choix de demeurer en ce lieu qui devait absolument fermer. Il nous était demandé de répondre assez vite par recommandé, avec accusé de réception. Or, nous n’avons jamais reçu de suivi à ces recommandés. La crise du Covid a fait durer l’attente. C’est en mars 2022 qu’une nouvelle Commission de fermeture est venue nous retrouver. Plus ferme, plus violente dans ses propos, elle refusait notre projet de vivre une expérience similaire à celle de Val Dieu en lien avec les nombreux bénévoles et amis qui soutenaient notre vie communautaire et religieuse. Le 3 décembre 2022, des abbesses sont venues nous chercher pour nous conduire dans leur monastère, mais, faisant usage de nos droits civils, des agents de sécurité se sont présentés, nous assurant que notre domiciliation nous laissait libres de rester. L’exclusion de l’Ordre fut signifiée le lendemain avec possibilité de recours… mais ces derniers ont tous été refusés. » C’est ainsi qu’une partie des religieuses s’est séparée de l’Ordre cistercien.

UN NOUVEAU PROJET

L’abbaye actuelle n’est donc plus considérée comme une abbaye cistercienne, tout en restant une communauté monastique. « Nous nous sommes structurées à partir de statuts bien définis travaillés par les sœurs avec l’aide d’une canoniste extérieure, poursuit sa responsable. Nous continuons la vie monastique suivant la Règle de Saint-Benoît. Nous pouvons donc accueillir, créer un noviciat et suivre le parcours selon le modèle des bénédictines, même si, aujourd’hui, nous n’avons plus de rattachement à d’autres abbayes. En fonction de notre développement, nous pourrions à l’avenir envisager un rattachement. » 

Les offices sont ceux de la Règle, sauf le premier office des Vigiles de 5 heures, qui est libre. L’habit est conservé, mais deux éléments les distinguent de l’ordre trappiste : la présence d’une croix en céramique rouge et d’une ceinture en coton de la même couleur. Si ses statuts ne sont pas divulgués, ils sont connus de l’évêque, qui est venu pour la première fois à l’abbaye à l’invitation de la communauté le 18 octobre dernier. Cela a été l’occasion pour les sœurs d’expliquer leur projet inspiré des réflexions du Père Longeat qui, pendant 23 ans, a été Père abbé de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé (Poitiers). En 2010, il a été désigné président de la Conférence des religieux et religieuses de France. 

Il soutient le projet et est d’ailleurs venu à Cordemois en mars 2026 pour rencontrer la communauté. Il a débuté son propos par ces mots : « Vous êtes une cellule de l’Église qui travaille à la transformation de l’humanité. » Pour lui, il est important d’avoir une communauté monastique, même restreinte, et, autour d’elle, une communauté chrétienne. Ce sont d’ailleurs les origines du monachisme caractérisé par un rayonnement de chrétiens autour d’une communauté monastique. Mais celle-ci doit pouvoir subsister. À ce propos, Michel Vincent, son animateur spirituel, n’imagine pas, avec d’autres, qu’un lieu comme celui de Cordemois puisse exister sans une communauté de prière et d’accueil de vie.

DES TERMES NOUVEAUX

L’abbaye accueille de nombreux bénévoles venus spontanément. Ils représentent un vrai soutien de la communauté et on trouve chez eux une soif plus grande que de simplement aider matériellement. Ce sont des femmes ou des couples venus de partout. L’hôtellerie, comme il en existe dans toutes les abbayes, est bien remplie. Il arrive qu’après des échanges, des femmes puissent devenir, conformément aux statuts, des membres associées. Elles viennent dans la communauté pour un séjour temporaire d’une durée fixée de commun accord. Ce ne sont pas des vœux, mais, au terme de ce séjour, il peut y avoir un engagement comme membre associé. C’est la communauté qui vote. Elles reçoivent alors la croix et la Règle de Saint-Benoît au terme d’une petite cérémonie. Elles sont actuellement au nombre de deux. Et si ce n’est pas encore un noviciat, le passage est possible. Aujourd’hui, aucun couple n’a demandé à devenir membre associé, mais la question pourrait un jour se poser.

Anciennement, dans les abbayes de moniales trappistines, était présent un “Père immédiat” désigné par l’abbé de l’abbaye mère. Ce moine délégué était tout à la fois soutien et contrôleur de la communauté des moniales. Ce reste de patriarcat a disparu de Cordemois. Plus de Père immédiat, mais un prêtre, Michel Vincent, qui se dit accompagnateur spirituel au service de la communauté.

Les religieuses de Cordemois se réunissent tous les jours en un “chapitre” où sont lus des extraits de leur Règle ou d’un ouvrage de spiritualité. Ensuite, le chapitre débat des questions matérielles et organisationnelles. Comme l’explique Sœur Anne, qui ne se définit pas comme mère abbesse, mais comme “responsable”, « dans toutes les communautés, les disputes sont évidemment possibles, mais, chez nous, elles sont affrontées et gérées, ce qui donne l’impression aux nombreuses bénévoles qui collaborent à l’abbaye que nous ne vivons aucune tension. C’est peut-être le propre d’une petite communauté. » Les sœurs ont le projet d’ouvrir un noviciat afin d’augmenter la communauté actuelle de cinq religieuses pour arriver au nombre de sept, et ainsi assurer la transmission.

Thierry MARCHANDISE

accueil.cordemois@gmail.com 

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