Alexis Jenni : pour survivre, l’amour et l’amitié

Alexis Jenni : pour survivre, l’amour et l’amitié

Passant de la peste noire du XVIe siècle à celle du Covid en 2020, puis à celle de l’argent à l’époque actuelle dans le milieu hospitalier, Alexis Jenni signe, avec Dans les Alpes, tout ira mieux, un roman fort et interpelant.

Publié le

1 octobre 2026

· Mis à jour le

1 octobre 2026
couverture du roman

Qu’est-ce qui nous arrive ? Tel est le titre des Rencontres inattendues, un festival de musique et de philosophie (concept unique en Europe) organisé fin août à Tournai. Le philosophe Pascal Chabot, son commissaire écrit : « Partout le changement se fait sentir et s’impose. Nos vies et sociétés se transforment à vitesse accélérée… Nous voilà parfois songeurs et dubitatifs, inquiets ou révoltés, avec cette question : qu’est-ce qui nous arrive ? » Une question qui interpelle en achevant la lecture du nouveau roman d’Alexis Jenni, Dans les Alpes, tout ira mieux, dont première ligne donne peut-être une clef : « La fin du monde n’est pas une prédiction, elle est en train d’arriver. »

LA PESTE AUJOURD’HUI

L’été caniculaire fait de sécheresses et d’incendieshors normes en France, en Belgique et en Espagne, notamment, dit quelque chose de cette affirmation… qui, en réalité, est très ancienne. Elle se trouve en effet sur un parchemin du VIe siècle ! « Elle est une cloche que l’on a frappée dès l’apparition des cavaliers de la peste, et le tocsin se transmet à l’identique depuis des siècles… Ça ne se voit pas si facilement que le monde que nous connaissons est sur sa fin, il faut pour cela prononcer clairement le nom de peste… » Ce fléau pourrait être un lien qui court à travers tout le roman, que son auteur définit comme « ce qui nous tue si massivement que les mots manquent ». 

Alexis Jenni quitte rapidement la peste de l’an 542 pour en venir à l’apparition du Covid en 2020 où des récits comme celui-ci rappellent la peste noire : « Quand ma mère a commencé à tousser, on a appelé l’hôpital… et ils nous ont dit qu’ils avaient trop de monde. Ne venez qu’en cas d’urgence, ont-ils conclu avant de raccrocher. Quand elle a commencé à étouffer, nous avons appelé le service d’aide d’urgence… mais ils étaient débordés, et les ambulances ne venaient pas… Nous avons appelé un taxi, il est venu, nous sommes montés, et elle a toussé, elle a eu du mal à reprendre son souffla, elle respirait avec difficulté. Le taxi a pilé sur l’accotement de terre rouge et nous a fait descendre, il ne voulait pas conduire avec derrière lui un équipage de pestiférés, il ne voulait pas répandre la maladie et succomber ensuite. »

ACCOMPAGNATEUR SPIRITUEL

Non loin de Genève, « la petite ville la plus riche du monde » décrite sans complaisance, le lieu de vie de Camille et Paul, un couple d’hommes, est un petit chalet isolé dans les Alpes. Paul est aide-soignant en hôpital et Camille a été plume, c’est-à-dire rédacteur de textes pour d’autres. Jusqu’au jour où il en a eu assez et est devenu « accompagnateur spirituel » à la clinique Sainte Marie-du-Haut-des Pentes.L’auteur fait découvrir le monde hospitalier à travers son regard décalé qui ne partage pas vraiment les valeurs du directeur. C’est l’occasion de descriptions savoureuses d’un monde complexe où le soin se heurte à la rentabilité obsessionnelle. 

Camille se confronte aussi au référent spirituel, le Père Severan qui circule en Porsche, à propos de la souffrance ou des soins palliatifs. Et rencontre le monde médical aux idées bien carrées. Ainsi, en réunion de personnel, il n’hésite pas à parler d’intelligence collective, ce que la direction craint… comme la peste. La réaction tombe comme un couperet : « L’intelligence des fourmis ? Qui voudrait des fourmis dans son établissement ? » L’auteur poursuit : « Tout était fragmenté, délibérément. Or Camille était partout, il défragmentait et il agaçait… »

Camille découvre aussi au sous-sol de la clinique un espace peu renseigné, et surtout peu pris en compte dans la gestion financière de l’établissement, celui des soins palliatifs. Il y rencontre Sophie, une femme médecin un peu différente, davantage orientée vers le care qu’à tous les autres étages de la clinique. Et avec l’arrivée d’Anaïs, une chirurgienne pas comme les autres, qui n’est pas obsédée par le bistouri, une amitié va naître entre eux quatre, donnant des raisons d’espérer. L’amitié peut devenir un moyen de survivre !

Thierry MARCHANDISE

Alexis JENNI, Dans les Alpes tout ira mieux, Paris, Le cercle ouvert, 2026.

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