Les applis de bien-être qui apaisent… et inquiètent
Les applis de bien-être qui apaisent… et inquiètent
Très populaires auprès des Belges, les applications de bien-être revendiquent aujourd’hui un rôle de compagnon de santé mentale. Toutefois souvent limitées à la gestion des symptômes, elles questionnent rarement les causes du mal-être… quitte à, parfois, renforcer certaines angoisses.
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« Levez-vous et faites quelques pas » ; « Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? », « Prenez un moment pour vérifier la qualité de votre sommeil »… Sous la forme de discrètes alertes dans la poche ou au poignet, c’est un vrai coach de vie qui accompagne toujours davantage de personnes au quotidien. Phénomène en véritable expansion, les applications de bien-être peuvent aujourd’hui proposer un rappel pour respirer profondément, un journal d’humeur, une routine du matin, une séance de méditation ou un suivi du sommeil. À mi-chemin entre le développement personnel et le soutien psychologique léger, leurs promesses de mieux dormir, mieux respirer, mieux s’organiser, ou mieux comprendre ses émotions séduisent.
Une enquête de PartenaMut chiffrait qu’en 2021, un Belge sur trois possédait au moins une application de santé sur son smartphone ou sa tablette. Parmi ceux-ci, la moitié s’y connectaient au minimum une fois par jour. Plus récemment, mais à l’échelle plus réduite de la Flandre, l’imec.digimeter 2024 établissait que 42% des Flamands utilisaient activement la technologie pour suivre des paramètres de santé tels que l’activité physique ou le sommeil.
TROUBLES ANXIEUX
Parallèlement, l’intérêt pour ces outils s’inscrit dans un contexte où la santé mentale reçoit de plus en plus d’attention. Les données de Sciensano signalent qu’en juin 2024, les troubles anxieux concernaient 17% de la population et les troubles dépressifs 15%. Les groupes les plus exposés sont les femmes, les jeunes adultes, les personnes moins diplômées, celles qui vivent seules, les parents isolés et les Wallons. C’est dans ces contextes de fragilités que les applications de bien-être viennent souvent répondre à une demande d’aide disponible rapidement, parfois en dehors des circuits de soins classiques. Le Conseil supérieur de la Santé estime que les interventions numériques en santé mentale peuvent aider face aux délais d’attente, en particulier pour la dépression, l’anxiété ou les troubles du sommeil, avec de meilleurs résultats lorsqu’elles sont intégrées à un accompagnement professionnel.
Les avis d’utilisateurs de ces applications permettent d’observer ce que celles-ci représentent concrètement pour eux. C’est l’objet d’une recherche menée par Naïma Aïdi, docteure en sciences de l’information et de la communication et chercheuse au laboratoire Dicen-IDF, associée à l’Université Gustave Eiffel. Certains commentaires décrivent un appui quotidien. Un utilisateur explique, par exemple, que le carnet intelligent de son application l’aide à répondre à des questions pour mieux se connaître. Un autre va plus loin : « Même si c’est une IA qui m’aide, je préfère parler à ceci qu’aux êtres humains. » D’autres avis mettent en évidence une relation plus ambivalente. Une personne citée par la chercheuse écrit : « C’est sympa pour instaurer des rituels dans le quotidien. Malheureusement, cela oblige à être encore plus dépendant de son portable et ce n’était pas mon objectif. » On ressent dans ce court témoignage toute l’ambivalence d’un service vendu pour guider l’utilisateur vers la sérénité, tout en lui imposant un style de vie très connecté.
COMPAGNONS DE SANTÉ MENTALE
Naïma Aïdi a étudié deux applications, Fabulous et VOS, à partir de leurs discours de présentation et leurs fonctionnalités, et de quatre cents avis francophones publiés en ligne. Son analyse montre que ces outils se présentent comme des “compagnons de santé mentale”. Ils proposent des routines, des exercices de respiration, de la méditation, des citations positives, du suivi émotionnel, des défis et, parfois, des fonctions d’intelligence artificielle. Le bien-être y est compris de manière large : santé mentale, sommeil, anxiété, détente, développement personnel, respiration, sport ou gestion des émotions.
« Nos résultats montrent que ces deux applications visent à instaurer un cadre de vie structuré à partir d’une routine. Tout cela se construit autour de l’autothérapie, pour accompagner des individus qui présentent des symptômes tels que l’anxiété, la dépression, la faible estime de soi, etc. », conclut la chercheuse, avant d’enchaîner sur ce constat éloquent : « Tout en s’inscrivant dans une quête de performance du bien-être, il apparaît que ces applications parviennent à venir en aide à certains utilisateurs qui éprouvent des difficultés à faire face au quotidien, sans pour autant questionner les causes de ces souffrances. »
LA QUÊTE DU SOMMEIL PARFAIT
L’orthosomnie est peut-être l’une des dérives les plus parlantes. Le terme a été popularisé en 2017 par l’Américaine Kelly Glazer Baron et ses collègues dans le Journal of Clinical Sleep Medicine. Les auteurs décrivent des patients préoccupés par l’amélioration de leurs données de sommeil collectées et rendues lisibles par des objets intelligents, comme des montres. Quand le sommeil se voit attribuer un score tous les matins, pour certains, la recherche du sommeil “parfait” devient elle-même une source d’angoisse. « À la suite de l’examen de leurs données, un nombre croissant de patients recherchent un traitement pour des troubles du sommeil autodiagnostiqués, tels qu’une durée de sommeil “insuffisante” ou la “découverte” d’une insomnie due à une diminution du sommeil profond ou des périodes de sommeil agité », décrypte le Dr Haba-Rubio, neurologue suisse associé au Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil.
« Pour certains sujets, poursuit-il, les données de suivi du sommeil deviennent souvent plus importantes que leur propre expérience du sommeil ou que les examens validés, comme la polysomnographie. » Cette angoisse venant s’ajouter à un sommeil de base imparfait, le pied est mis dans l’engrenage d’un mauvais cercle vicieux. À partir de trois cas documentés, les auteurs américains avaient estimé que ces outils pouvaient même encourager des comportements contre-productifs (comme passer trop de temps au lit « pour faire monter le score »). Il semble que les développeurs de ces applications soient conscients de cet écueil. La très populaire Petit Bambou a d’ailleurs renoncé il y a peu de temps à la fonctionnalité de scoring du sommeil.
Le problème vient aussi de la confiance accordée à des chiffres parfois imparfaits. Une revue publiée en 2024 dans npj Digital Medicine rappelle que la polysomnographie reste la référence pour mesurer le sommeil. Les dispositifs comme les montres connectées reposent sur des algorithmes propriétaires, rarement transparents et inégalement validés. Deux applications peuvent donc donner des résultats différents chez une même personne. Globalement, les études montrent qu’elles ont tendance à sous-estimer le temps nécessaire pour s’endormir et à surestimer la durée totale de sommeil. Leur précision serait également meilleure chez les bons dormeurs en bonne santé que chez les personnes qui souffrent de troubles du sommeil.
COCON NUMÉRIQUE
Quant à l’apport final des applications de bien-être, la chercheuse française Naïma Aïdi veut rester nuancée. « Ces applications mobiles peuvent servir à stimuler et accompagner des sujets souffrants, notamment au moyen d’un procédé qui s’appuie sur l’autothérapie qui vise à favoriser le bien-être et l’autonomie des individus, observe-t-elle. Toutefois, les symptômes tels que l’anxiété, la dépression ou les troubles du sommeil sont dissociés des causes du mal-être qui ne sont par ailleurs jamais évoquées. En vertu du sentiment de confort que confèrent les technologies numériques et les “robots sociaux”, ces applications mobiles semblent contribuer à créer les conditions d’un cocon numérique qui conduit les utilisateurs à s’enfermer sur eux-mêmes, tout en leur donnant l’impression d’être accompagnés et soutenus dans leur épreuve par une présence qui se veut numérique. »
Les applications de bien-être peuvent donc rendre service pour les individus en perte de repères, en instaurant une routine, en intériorisant leur humeur ou en leur rappelant de respirer pendant quelques minutes. Mais le Conseil supérieur de la Santé souligne que les outils numériques donnent les meilleurs résultats lorsqu’ils sont intégrés à des soins existants et encadrés par des professionnels. L’INAMI a instauré des conventions pour rendre très accessibles les soins psychologiques de première ligne. Et si les mutuelles remboursent maintenant également certaines applications de bien-être reconnues, cela ne doit pas cacher la logique mercantile derrière celles-ci. Un récent répertoriage a montré que si 88% des applications étaient gratuites au téléchargement, seulement 39% d’entre elles l’étaient réellement à l’utilisation. Beaucoup reposent en effet sur des achats intégrés ou des abonnements.
François HARDY
