Rik Tofs : « Je suis partisan d’une liberté de parole la plus large possible »

Rik Tofs : « Je suis partisan d’une liberté de parole la plus large possible »

Professeur de droit canon et recteur honoraire de la KU Leuven, Rik Torfs (1956) a aussi été sénateur CD&V (2010-2013). “Bekende Vlaming” au franc-parler, il intervient régulièrement dans les médias. Son dernier livre, publié en néerlandais et français, s’intitule Vérité.

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Publié le

30 septembre 2026

· Mis à jour le

30 septembre 2026
Photo de Monsieur Torfs
© Gerald Hayois – Magazine L’appel

– Quels sentiments vous animent aujourd’hui, suite à cette vie très active et variée ?

– C’est peut-être une question de mentalité : pour me sentir bien, je dois continuer d’une façon ou d’une autre à travailler. Je m’y consacre autant que par le passé, mais en partie autrement. Je reste notamment actif dans ma profession de spécialiste du droit canon et je continue à écrire dans la presse et à enseigner. Lorsque l’on est encore en bonne santé, on a presque l’obligation morale de rester actif. L’idée de simplement jouir de la vie ne me paraît pas intéressante. J’ai rencontré énormément de personnes intéressantes et j’ai commis beaucoup de bêtises aussi. Je suis incapable de me limiter à un seul type d’activité, par exemple académique.

– Qu’est-ce qui a déclenché l’envie d’écrire ce livre sur le thème de la vérité ?

– Le plaisir d’écrire, mais également d’analyser l’époque dans laquelle nous vivons. J’ai toujours eu un peu l’impression de ne pas suivre les tendances du monde, d’être à contre-courant. Ce livre est une analyse critique de ce qu’on appelle la vérité aujourd’hui où l’on prétend parler uniquement des faits. Je crois que ce terme est utilisé trop facilement et trop vite. Lorsqu’un journaliste, par exemple dit : « Ceci, ce sont les faits », ceux qu’il retient le sont suite à une sélection et à une interprétation personnelle de ce qui lui semble important. Les médias, en choisissant leurs sujets à traiter, font déjà une sélection subjective. Donc, il y a la vérité stricte, empirique, mais aussi une vérité qui se construit en sélectionnant les sujets, certains éléments qu’on fait entrer dans le débat et d’autres qu’on exclut. 

– Vous voulez prendre du recul par rapport aux courants dominants ou mainstream dans les médias ?

– Je crois qu’on doit toujours se méfier du mainstream. Bien entendu, il y a souvent une raison valable pour laquelle il existe. Je ne dis pas que tout courant dominant est absurde ou détestable. Mais quand suit le mainstream, il ne faut plus tellement réfléchir ni argumenter puisque l’opinion est partagée par la majorité. Tandis que lorsqu’on conteste un peu les idées qui dominent, il faut trouver des arguments pertinents et cela me plaît davantage. Il y a, à chaque époque, tellement de choses qui paraissaient évidentes et qui ne le sont pas. 

– Pour vous, dans quels autres domaines que les médias est-ce le cas ? 

– Dans la recherche scientifique, par exemple. Parfois, on obtient des chiffres bien clairs, mais j’aime me demander quels sont les éléments que l’on a fait entrer dans l’analyse et dans les modèles. Ce peut être un choix subjectif. Il faut donc se méfier de certaines analyses et distinguer ce qui est factuel et ce qui ne l’est pas. Parfois, on dit qu’il existe un consensus scientifique sur une question, mais il ne faut pas toujours s’en contenter. Historiquement, on n’aurait pas progressé dans la connaissance scientifique si on s’était chaque fois contenté du consensus de l’époque. 

– Vous analysez aussi cette notion de vérité qui évolue dans le domaine du droit…

– Oui. Par exemple, la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, juste après la guerre, indique, dans son article 2, que le droit à la vie doit être protégé par la loi. On voulait alors protéger l’humanité contre les exterminations et atrocités des nazis et des régimes autoritaires. Ce droit à la vie est interprété maintenant pour certains magistrats de manière extensive. Et cela n’était sûrement pas l’interprétation voulue par le législateur en 1950. Cela peut conduire à une impossibilité de mener une politique sur certains sujets, comme le contrôle de l’immigration. Une partie de la population réagit alors en votant de façon très extrême, ainsi qu’on le voit un peu partout actuellement en Europe. C’est la conséquence d’un sentiment d’impuissance de cette population. Une jurisprudence trop généreuse peut contribuer à cela d’une façon ou d’une autre.

« La sécurité est davantage recherchée par la population aujourd’hui »

– Dans le débat d’idées, en Belgique francophone, notamment à la RTBF, on exclut des débats avec des partis d’extrême droite, comme le Vlaams Belang. Qu’en pensez-vous ? 

– J’ai toujours été partisan d’une liberté d’expression aussi large que possible. Je mets la limite là où les paroles deviennent une incitation à la violence. Pour le reste, il faut accepter le débat des idées sur des sujets de société. C’est la seule solution possible à long terme. On constatera alors à un moment donné que les idées extrêmes n’aboutiront pas. Il faut chercher à trouver les compromis et les solutions qui obtiennent une sorte de consensus d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas en excluant l’expression de certaines idées qu’on va les combattre.  

– Avez-vous évolué politiquement ? J’ai l’impression que vous étiez plutôt centriste et que sur certains sujets, on pourrait vous classer plus à droite ou plus libéral… 

– Peut-être dû à mon évolution personnelle. Mes opinions évoluent aussi en fonction du monde qui change. Cela implique qu’on ne pense plus nécessairement comme il y a quarante ans. D’une manière générale, j’ai toujours été en faveur de la liberté. Dans les années nonante, j’ai beaucoup travaillé dans les anciens pays de l’empire soviétique en aidant à rédiger de nouvelles lois sur la liberté, notamment religieuse. À ce moment-là, la liberté était la première chose qui importait. À partir des années 2000, j’ai l’impression que c’est plutôt le désir de sécurité qui est le plus important pour une partie de la population. La société est devenue plus peureuse, plus défensive. La liberté n’est plus la pierre angulaire du système. Elle doit le rester d’une façon ou d’une autre.

– Vous assumez le fait d’être catholique ?

– C’est une maladie comme une autre. Il ne faut pas se taire là-dessus.

– Vous aimez argumenter avec une touche d’humour…

– Cela me permet d’avoir un certain recul. Je vois toujours des similitudes entre l’humour et la spiritualité. Ce sont deux attitudes qui élargissent le monde. Cela donne une autre dimension aux faits purs, empiriques et, s’il y a un peu d’humour dans le débat, on peut en dire davantage. Ce qui m’étonne est que beaucoup de croyants n’ont pas le sens de l’humour. Pour moi, il y a là contradiction.Lorsque la spiritualité est très présente dans la vie de quelqu’un, on voit la vie de façon différente, pas seulement de manière factuelle, mais subjective.

– Vous distinguez la vérité objective et la vérité subjective que chacun se forge suite à son expérience de vie…

– Pour moi, Jésus est le chemin, la vérité et la vie, comme le dit l’Évangile. Mais, en même temps, il reste une personne et donc il est insaisissable. La foi n’est pas une idéologie fermée, comme, par exemple, les idéologies marxistes-léninistes dans lesquelles tout a une place déterminée. Ma foi en Jésus est ouverte. Avec lui, on ne sait jamais à quoi s’attendre. Il y a dans ses paroles tellement de paradoxes et même de contradictions apparentes. Cette vérité de Jésus, spirituellement, je peux essayer de l’atteindre, mais je ne l’atteindrai jamais à 100%. Cela me donne un sentiment positif face à la vie tandis que, pour pas mal de personnes, c’est décevant. Ils essaient de posséder la vérité, ce qui est non seulement impossible, mais aussi désagréable. 

– Vous assumez le fait d’être catholique tout en ayant été toujours assez critique vis-à-vis de l’Église…

– Au début de ma carrière comme professeur de droit canon et laïc à la KU Leuven, cela m’a causé beaucoup de difficultés. J’ai été un moment mis à l’écart, frôlé une exclusion par des évêques qui n’étaient pas très contents de ce que je disais. Par exemple sur les droits humains dans l’Église, la nécessité d’un certain pluralisme, ou sur la possibilité de l’ordination des femmes ou de prêtres mariés. Cela a un peu changé. Après l’affaire Vangheluwe, en 2010, et la révélation des abus commis sur un jeune par l’ex-évêque de Bruges, beaucoup de gens ont saisi cette opportunité pour se retourner contre l’Église. Je ne l’ai pas fait. Des évêques et d’autres ecclésiastiques ont apprécié cela, mais je reste critique vis-à-vis de cette institution humaine qui commet des fautes. La tension entre la qualité du message et la qualité de la gestion ecclésiale est bien entendu assez grande, ce qui nourrit les critiques de la société. Il faut faire la distinction entre l’Église imparfaite et la beauté éternelle du message chrétien.

« Lorsqu’il y a un peu d’humour dans le débat, on peut en dire davantage »

– Les dogmes du credo semblent être un des points de rupture avec l’Église… 

– On ne doit pas interpréter les dogmes catholiques de façon dogmatique. En regardant l’histoire de l’Église, on voit qu’ils ont été souvent proclamés lorsqu’ils jouissaient d’un grand appui des chrétiens. Ils étaient une manière de stipuler ce qui se vivait et était cru par les fidèles. C’est seulement plus tard que les dogmes sont devenus plus autoritaires de la part du pape, et parfois inutiles, comme celui de l’Assomption de Marie, par exemple, en 1950. Aujourd’hui, j’ai l’impression que le dogmatisme se situe davantage dans la société civile que dans l’Église. On est souvent plus libre de s’exprimer dans l’Église que dans la société civile où de plus en plus de restrictions limitent la liberté de parole, par exemple sur le genre ou l’égalité, avec même parfois des mesures pénales comme conséquence.

– Êtes-vous proche d’un courant d’Église, d’une communauté ?

– Non. Je vais à la messe ici et là, pas avec une grande fixité et pas dans une communauté fixe. Je suis trop accaparé par mes pensées. J’ai quand même quelques préférences. J’aime bien, par exemple, les lieux de pèlerinage. Cela fait rêver, réfléchir, mais c’est peut-être aussi une maladie comme une autre. Il y a des communautés relativement conservatrices, d’autres plutôt progressistes. Parfois, cela va trop loin dans les deux sens. Je n’aime pas tellement les extrêmes. Mais bon, il y a de la place pour tout le monde. Pour mon enterrement, j’aimerais bien du chant grégorien.

– Êtes-vous inspiré par un penseur chrétien ?

– Il y en a pas mal que j’aime bien, par exemple Kierkegaard. Il n’est pas catholique, mais luthérien. Déjà un bon début, peut-être. Il était quelqu’un qui était croyant et en faveur d’une vérité subjective, une vérité qui existe et qui est aussi l’issue d’un choix qu’on fait.

– Vous habitez à Chaumont-Gistoux, dans le Brabant wallon. Pourquoi ce choix ?

– La beauté de la région est magnifique et j’y suis suite à une opportunité proposée par un ami. Lorsqu’ils viennent ici, mes amis ont l’impression d’être en vacances.Je reste bien entendu flamand, et beaucoup de mes activités se déroulent en Flandre, mais ce n’est pas loin de Louvain et de la Flandre. Je ne me sens pas tellement attaché à un lieu très spécifique. 

– Voyez-vous des similitudes et différences entre Wallons et Flamands ? 

– Le manque de sérieux unit les Flamands et les Wallons, mais la convivialité est plus grande ici et en Wallonie en général. J’ai dit un jour à La Libre Belgique que, lorsque je rencontrais quelqu’un qui ne me saluait pas en promenade, on pouvait être sûr que c’était un Flamand. Les francophones ont beaucoup apprécié cette remarque. Pour être apprécié, il faut parfois être un peu populiste de temps en temps. Ceci dit, dans certaines parties de la Wallonie, il faudrait davantage d’initiatives privées et de dynamisme économique. Il y a trop de gens qui travaillent dans le secteur public. Cette réalité est indéniable. J’espère et je crois que cela va évoluer positivement. C’est d’ailleurs la seule garantie pour la survie de la Belgique. Si la distance au niveau de la prospérité entre la Flandre et la Belgique francophone devient trop grande, l’avenir de la Belgique ne peut pas être garanti. Ce n’est pas une question linguistique, mais économique.

Rik TORFS, Vérité, Anvers, ÉditionsErtsberg, 2026. 

Propos recueillis par Gérald HAYOIS

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