Hanna Arendt : philosophe des temps présents
Hanna Arendt : philosophe des temps présents
Rééditions, hors-séries, nombreuses citations… Un demi-siècle après sa mort, la philosophe allemande jouit d’une « canonisation posthume », selon l’expression de l’un de ses exégètes. L’universitaire liégeois Édouard Delruelle explique en quoi sa pensée fait encore écho aujourd’hui.
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« L’existence même de mouvements totalitaires au sein d’un monde non totalitaire et, partant, l’attrait qu’exerce le totalitarisme sur des gens qui disposent de toutes les informations et entendent des mises en garde à longueur de temps, témoigne de manière éloquente de l’effondrement de toute structure de moralité, de tout le corps de commandements et d’interdictions qui, traditionnellement, incarnait les principes fondamentaux que sont la liberté et la justice et les exprimaient sous forme de rapports sociaux et d’institutions politiques. » Dans cette citation d’Hannah Arendt, extraite de La nature du totalitarisme, publié en 1954, il suffit de remplacer le mot “totalitaire” par “populisme”, “autoritaire”, “extrême droite” ou autres pour obtenir une photographie précise de la planète aujourd’hui. « Dans tous ses textes, remarque la philosophe Carole Widmaier, elle nous invite à penser notre temps. Et chaque lecture apporte quelque chose de nouveau, en fonction des échos du moment, de l’état de notre société. Elle n’est pas une philosophe classique, elle ne cherche pas à élaborer une théorie. Elle se démarque de la tradition philosophique en rejetant cette position de surplomb par rapport au réel et en refusant de forger des concepts qui se veulent éternels et totalisants. »
LE CAS TRUMP
Édouard Delruelle, qui lui consacre un “mooc” (un cours en ligne ouvert à tous) et un séminaire à l’Uliège, voit dans l’apport d’Hanna Arendt une triple actualité. « D’abord pour comprendre ce qui se passe aux États-Unis aujourd’hui. Si, dans son Essai sur la révolution, elle montre bien la grandeur de la constitution américaine, elle relève aussi ses fragilités, et comment des modes de gouvernement de type totalitaire peuvent très bien s’y insérer. On trouve effectivement, dans les méthodes d’un Trump, beaucoup d’éléments typiques d’un système totalitaire. Pour Hannah Arendt, le totalitarisme n’est pas un régime politique, mais un système de pensée qui peut intervenir même dans un régime non totalitaire. L’exemple d’Hitler qui, sans être élu, a été amené au pouvoir de façon démocratique prouve qu’un tel système peut s’immiscer dans une société, alors que les institutions restent formellement les mêmes. On ne peut pas dire, pour autant, que les États-Unis soient devenus un régime totalitaire. Il existe de nombreuses résistances, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, ils ne sont pas envoyés dans des camps. »
« Ensuite, ce qui plane de plus en plus aujourd’hui est l’ombre de quelque chose comme un pouvoir totalitaire. Pas par de la propagande, à l’instar des années 30, mais via internet et les grands opérateurs du numérique. Les deux piliers d’une configuration totalitaire sont, pour Hannah Arendt, la désolation et l’idéologie. La première est produite, par exemple, par des mutations technologiques tellement rapides que les gens n’ont plus de repères et se sentent atomisés, d’autant plus qu’ils ne croient plus dans les partis politiques ni dans les classes sociales auxquelles ils appartiennent. C’est sur ce terreau de désolation que naît l’idéologie, la logique d’une seule idée qui explique tout, celle de race pour Hitler, de classe sociale pour Staline. Les opérateurs du numérique essaient d’imposer un monde en mouvement continuel, d’une accélération infinie, qui correspond à ce qu’Hannah Arendt appelle la loi de mouvement. Voyez aussi Trump qui tweete sans cesse, dans tous les sens. Or ce mouvement perpétuel ne peut fonctionner que par la terreur. ICE, la police l’immigration de Trump, ou son comportement vis-à-vis du Groenland, du Canada ou des universités américaines, c’est de la terreur. »
« Enfin, Hannah Arendt est actuelle à propos du conflit israélo-palestinien. Dans les années 40, elle prophétisait ce qui allait arriver : un État-nation juif bâti sur une base ethnique ne peut que courir à la catastrophe. Si elle est sioniste, elle ne pense pas que la solution soit l’État d’Israël tel qu’il a été construit. Elle est pour une sorte de confédération multiculturelle où les juifs, les arabes, mais aussi les chrétiens peuvent cohabiter autour d’institutions politiques. Sa grande idée est qu’il ne faut pas construire les entités politiques sur des éléments nationaux, comme la langue ou la religion, mais sur des institutions politiques. Sur un éthos politique, un civisme en quelque sorte, et sur un engagement citoyen. Ce qui explique pourquoi elle rejette viscéralement le nationalisme. »
EXILS SUCCESSIFS
Née à Hanovre en 1906 dans une famille juive très cultivée, Hannah Arendt suit des études de philosophie et vit une liaison amoureuse avec l’un de ses maîtres, Martin Heidegger. À l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, elle doit quitter l’Allemagne et se réfugie à Paris. Après avoir été enfermée pendant quelques mois dans le camp du Gurs, dans les Pyrénées, elle embarque en 1941 dans le dernier navire partant pour les États-Unis. De 1932 à 1952, elle travaille pour des organisations juives ou dans des revues juives. En 1951, elle publie Les Origines du totalitarisme qui la font connaître internationalement et lui ouvrent les portes d’une brillante carrière universitaire dans son pays d’adoption. Suivront notamment Condition de l’homme moderne (1958) et Eischmann à Jérusalem (1963). Ce compte-rendu du procès de l’un des principaux artisans de l’extermination des Juifs, sous-titré « Rapport sur la banalité du mal », fait scandale.
Un demi-siècle après sa mort en décembre 1975, elle jouit d’une indéniable popularité. En plus de voir ses ouvrages réédités et des revues lui consacrer régulièrement des hors-séries, elle est sans cesse citée, largement au-delà des cercles philosophiques. « Dans les universités ou la recherche, elle est devenue une philosophe presque classique, à l’égal de Kant ou de Hegel, commente l’universitaire liégeois qui en a fait le sujet de sa thèse. Avec Simone de Beauvoir, ce sont les deux premières femmes philosophes à avoir atteint ce niveau de reconnaissance et d’importance, de centralité même, dans la réflexion philosophique. Ses textes sont tellement riches, percutants, décalés par rapport à la tradition philosophique, que j’y découvre toujours quelque chose à chaque lecture. »
GRILLE DE LECTURE
Les trois volumes des Origines du totalitarisme sont successivement consacrés à l’antisémitisme, à l’impérialisme et au système totalitaire proprement dit, où Hannah Arendt dresse un parallèle, que nombreux de ses spécialistes contestent en partie, entre les systèmes nazis et staliniens. « L’Allemagne nazie et L’Union soviétique, argumente-t-elle dans La nature du totalitarisme, sont parties de conditions, à bien des égards, presque diamétralement opposées, conditions historiques, économiques, idéologiques, culturelles, etc., pour aboutir à certains résultats qui, structurellement, sont identiques. » Ces deux totalitarismes, à la différence des dictatures “classiques”, suppriment en effet la distinction entre vie publique (« où je suis un citoyen comme tous les autres ») et vie privée (« où je suis un individu différent des autres »), pour prétendre à « une domination totale de l’homme ».
À ses yeux, cependant, le totalitarisme n’est pas l’opposé de la démocratie. Elle se montre d’ailleurs très critique envers les deux piliers de cette dernière : le gouvernement représentatif et les droits humains ne valent, pour elle, que s’ils sont politiques. « Ce qu’il y a de plus fort chez elle, précise Édouard Delruelle, est la citoyenneté qui repose à la fois sur un engagement direct des gens dans des régimes d’assemblées et sur des institutions fortes. Elle ne dit pas qu’il ne faut pas de représentation, mais c’est davantage une modalité technique. Le totalitarisme ne doit pas être regardé comme un régime qui s’opposerait à d’autres régimes, mais comme un système qui peut casser complètement les institutions existantes. Cela me semble être une grille de lecture nettement plus convaincante que démocratie versus régimes autoritaires, populistes, etc. D’autres clés de lecture sont indispensables car tout est aujourd’hui hybride. »
Le second ouvrage pour lequel la philosophe allemande est fréquemment citée est Eischman à Jérusalem dans lequel elle forge le concept de « banalité du mal ». « Elle observe, pointe Édouard Delruelle, que les régimes totalitaires n’ont pas besoin d’hommes fanatisés, convaincus, loyaux, mais de gens obéissants, qui ne pensent pas, dépourvus de tout esprit critique. C’est très actuel. Trump a mis à la porte les idéologues et les a remplacés par des personnes qui ne se posent pas de questions. De la même façon qu’Hitler a démis les SA et que Staline s’est débarrassé des héros de la révolution. Un régime totalitaire se met en place par l’absence de pensée et de responsabilité. Mais, dans ce livre, ce qui a surtout fait scandale, en plus de son ton ironique et de sa remise en cause de la légitimité du tribunal, c’est le reproche fait aux institutions représentatives juives d’Europe de l’Est et d’Europe centrale d’avoir, en gros, collaboré avec Hitler. » Pour la philosophe Carole Widmaier, ce texte est important et très actuel car il est « une mise en garde contre ces mécanismes psychiques et institutionnels qui font entrer les individus dans des systèmes criminels et peuvent resurgir à n’importe quelle époque ».
Michel PAQUOT
Mook d’Édouard Delruelle : fun-mooc.fr/fr/cours/boite-a-outils-de-philosophie-politique/
