Le podcast : nouvelle voix des sans-voix
Le podcast : nouvelle voix des sans-voix
À côté des productions des radios et des grands studios, le monde du podcast révèle un incroyable univers de récits absents des antennes.
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Où peut-on entendre des femmes raconter l’épuisement, la dépression ou la peur de ne pas être à la hauteur ? Dans des podcasts qui ne se contentent pas de donner des conseils, mais expriment ce que beaucoup vivent sans parvenir à le nommer. À leur écoute, une souffrance ressentie comme un échec personnel peut devenir une expérience partagée. Les épisodes peuvent ensuite s’échanger sur des groupes WhatsApp et déclencher des conversations entre amies sur la maternité, les rapports de couple ou les inégalités parentales. De nombreux podcasts permettent qu’existent des paroles trop intimes, trop longues ou trop éloignées de l’actualité pour trouver leur place dans les médias classiques.
UN ESPACE POUR PARLER
Le podcast donne surtout l’occasion à certaines personnes de ne plus attendre qu’un journaliste leur tende un micro : elles créent elles-mêmes le média qui leur manquait. Des podcasts féministes sont nés parce que leurs productrices ne trouvaient ni leurs expériences ni leurs luttes dans les programmes existants. Ici, elles choisissent elles-mêmes la durée, le ton, les invitées et les thèmes : sexualité, discriminations, violences, identités de genre ou travail domestique… Le magazine axelle, édité par Vie Féminine, utilise ainsi le podcast pour faire entendre des artistes, des autrices et des travailleuses dont les parcours apparaissent rarement dans les grands médias.
Dimitra Laurence Larochelle, de l’Université Sorbonne Nouvelle, a étudié vingt-quatre podcasts féministes francophones. Pour elle, ils s’inscrivent dans la continuité des journaux militants et des médias alternatifs. Leur particularité ne réside pas seulement dans les sujets traités, mais dans le fait que les femmes et les minorités de genre y définissent elles-mêmes les conditions de leur prise de parole. Stacey Copeland, chercheuse à l’Université de Groningue, confirme cet aspect militant. Ayant interrogé des productrices de podcasts féministes dans onze pays, elle raconte que la majorité des répondantes affirmaient que leur militantisme faisait partie du podcast. L’émission ne racontait pas une mobilisation extérieure : elle constituait la mobilisation. Enregistrer, créer un espace de parole et faire circuler ces récits devenait déjà un acte politique.
Ailleurs, la prise de parole concerne la langue elle-même. Dans les communautés acadiennes du Canada, où l’anglais domine, plusieurs podcasts sont nés parce que des sujets comme le féminisme ou la santé mentale n’existaient presque pas en français local. Les créateurs y emploient leur accent, leur vocabulaire et des formes linguistiques jugées trop populaires dans les médias dominants. Le podcast relie aussi des communautés dispersées entre plusieurs provinces canadiennes et jusqu’en Louisiane.
Ces exemples ont notamment été présentés lors d’un récent colloque du Groupe français de recherches et d’études sur la radio, le GRER. Ils montrent que les “sans-voix” ne sont pas muets : leur parole est surtout absente, filtrée ou considérée comme trop particulière pour les grandes antennes.
AU-DELÀ DES MASSES
Contrairement à une impression répandue, le monde du podcast ne se résume ainsi ni aux rediffusions d’émissions ni aux séries historiques, récits criminels ou programmes où une personnalité raconte des histoires. Même si c’est ce qui domine les classements d’audience. Au premier semestre 2026, le Centre belge d’information sur les médias a comptabilisé 23,2 millions de streams et de téléchargements pour les éditeurs francophones participant à son étude. La RTBF en concentrait l’immense majorité. Mais cette mesure ne couvre pas l’ensemble des créations indépendantes, associatives ou militantes, dont certaines ne réunissent que de petites écoutes. Leur importance ne se mesure pas à leur capacité de conquérir un vaste public, mais à leur utilité pour un groupe précis : rompre un isolement, transmettre une expérience, conserver une mémoire ou relier des personnes dispersées.
Cette effervescence rappelle les premières radios libres de la fin des années 1970. Elles partaient de la même idée : pour être entendu, il peut être plus efficace de construire son propre média que d’attendre une invitation. La plupart ont finalement disparu de la FM… Peut-être pour renaître dans les podcasts.
PERSONNE, PAS TÉMOIN
D’autres podcasts ne sont pas créés par les personnes concernées, mais leur accordent ce que les médias classiques offrent rarement : du temps et une place centrale. La sociologue Laura Verquere (Université de Lille) a étudié l’usage des podcasts par des femmes pendant la grossesse et le post-partum. Certaines ont dit les écouter la nuit, pendant l’allaitement, en promenant leur bébé ou en accomplissant les tâches ménagères. Le casque forme alors une sorte de “chambre à soi” sonore. Dans certains podcasts sur la santé mentale, l’histoire de la personne devient le sujet lui-même. La chercheuse Meriem Elahcene, doctorante à Besançon, observe que le souffle, les silences et les hésitations ne sont pas nécessairement éliminés au montage : ils rendent audible la difficulté à parler.
L’ancienne quatrième joueuse mondiale de tennis, la Française Caroline Garcia, offre un autre exemple. Très présente dans les médias, elle y était surtout interrogée sur ses résultats. Dans son podcast Tennis Insider Club, créé avec Borja Duran, les athlètes évoquent blessures, maternité, relations familiales ou violence des commentaires en ligne. Ils ne cherchent pas à être davantage visibles, mais à l’être autrement, au-delà de leur rôle de champion.
LE MICRO NE SUFFIT PAS
La seule existence d’un podcast ne résout pourtant pas tout. Encore faut-il qu’on l’écoute ou qu’on puisse le trouver. Produire exige aussi du temps, du matériel, des compétences et un réseau de diffusion. La liberté de publier est réelle, mais l’attention reste largement contrôlée par les grandes plateformes et les grands médias. Un petit podcast peut néanmoins être décisif pour cent personnes sans jamais apparaître dans un classement : il aura fourni des mots, créé une conversation ou simplement fait entendre une voix qui, jusque-là, ne trouvait nulle part où se poser.
Frédéric ANTOINE
(Le traitement des communications du colloque du GRER a été réalisé avec l’aide de l’IA).
